Faire naître une histoire

Vous aimez lire, écrire, jouer ?

Vous aimez les histoires et l’imagination, vous écrivez des textes brefs, vous aimeriez entrer dans l’aventure d’un récit long ?

— J’ai des tas de débuts d’histoires dans mes tiroirs… mais comment aller plus loin ?
— J’ai envie d’écrire, mais quoi ? Autobio ? Fiction ? Et surtout : comment accrocher les lecteurs ?
— Je n’ai pas d’imagination ! J’ai bien un vague projet, mais comment le mettre en œuvre ? Il doit bien y avoir des astuces, des trucs à savoir, une méthode ?
— J’aime écrire, c’est un rêve de jeunesse, mais je ne suis pas assez assidu.
— Des tas de personnages se bousculent dans ma tête, mais dans quelle histoire puis-je les faire évoluer ?
— Écrire, c’est toujours très cahotique pour moi… Dès qu’il s’agit d’écrire long, je rencontre des tas de dilemmes, je m’y perds…
— J’ai des tas d’idées, mais je ne sais pas comment les mettre en œuvre. J’ai besoin d’être aidé.
— J’ai bien une idée d’histoire, et quelques péripéties en tête, mais comment organiser tout ça ?
— Comment mon personnage arrivera-t-il où j’ai envie de le conduire ? J’ai besoin d’être orientée et stimulée.
— J’ai déjà publié des écrits universitaires, j’ai envie d’écrire autrement.
— Chaque fois que j’ai commencé un roman, je me suis arrêté aux deux-tiers… Je me lasse. J’aimerais arriver au bout cette fois.
— Seule, je n’y arrive pas, j’ai besoin qu’on m’aide à avancer.

Cheminer dans la fiction. Entrer pas à pas dans son histoire, dans le concret de la fabrication de l’histoire qu’on va raconter. Trouver un fil conducteur, imaginer et déployer une intrigue, incarner un personnage — lui donner de la profondeur, le dynamiser avec une quête, le faire avancer dans l’histoire… Esquisser les premières péripéties, se demander comment fonctionne une scène…

Frayer, ce faisant, son propre chemin parmi le foisonnement des univers qui naissent et se développent dans l’atelier. Faire entendre sa singularité, son imagination propre, en donnant forme à l’histoire qu’on est seul.e à pouvoir raconter.

Accepter de ne pas savoir ce qui s’écrira avant d’écrire. Accompagner la mise en mouvement de l’histoire, prendre goût au pas à pas de l’écriture, au pas à pas de l’imagination.

Continuer, malgré le sentiment que ça ne va pas. Aller plus loin : avec les propositions, avec l’écriture, avec les autres. Être porté.e par un groupe, par l’élan donné dans l’atelier.

L’atelier peut être suivi par e-mail. Il vous invite à transformer une idée de départ en projet concret ; à donner forme à l’intrigue qui soutiendra votre récit ; à créer des personnages en lien avec le thème que vous aurez choisi ; à choisir la forme de narration qui servira votre projet ; à trouver, enfin, comment donner force et conviction à votre histoire.

Ensuite, si vous avez pris goût à l’aventure de l’atelier, si vous désirez avancer dans votre récit, si vous avez mesuré l’importance d’être soutenu.e pour construire votre histoire, il sera possible de la poursuivre dans l’Atelier Chantiers.

Et peut-être, plus tard, direz-vous, comme d’autres avant vous, qu’un truc important s’est mis en marche. « Plus on avance, plus on a de points d’appui dans notre histoire, plus on se projette loin… mais plus on avance et plus la matière à charrier devient dense, foisonnante, risque de s’éparpiller ; on perçoit mieux combien il est compliqué de la raconter. »

Imaginer, raconter, construire. C’est l’aventure, et le travail, auxquels vous invite cet atelier.

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Mettre une histoire en mouvement

Comment trouver l’inspiration et la motivation pour s’engager dans une écriture au long cours ?

C’est à cette invitation de l’atelier Commencer un récit long par e-mail qu’avait répondu Christiane, il y a bientôt un an. Tout comme Francine, quelques temps auparavant.

« J’essaie de me souvenir pour quelles raisons j’ai voulu mettre en œuvre cette démarche d’accompagnement. Certainement, d’abord, pour tenter un travail d’écriture de longue haleine, pour me coltiner à cette traversée vers le texte. […] Traduire un thème, caractériser un personnage, identifier des événements, des obstacles, penser transformation, développement de l’histoire, aboutissement de l’intrigue : autant d’étapes nécessaires pour que vienne s’incarner progressivement une histoire, non plus dans la fulgurance, mais dans le cadre d’une progression clairement (enfin, idéalement…) formulée, à tout le moins à peu près identifiée. Pour commencer. »

Christiane désirait travailler par e-mail. Elle avait choisi ce dispositif pour écrire chez elle, à son rythme. Nous nous étions rencontrées une première fois, elle m’avait dit ce désir. Puis elle l’avait laissé mûrir. Puis un jour elle s’est dite prête. Elle reçut une première proposition d’écriture. Je fis connaissance avec son projet.

« Ceci étant posé, se reconnaître dans ce qu’on est en train d’écrire est sans doute le plus compliqué. Ce texte qui vous sort des doigts, parfois (en réalité le plus souvent) on se demande d’où il sort, on se demande ce qu’il veut dire, on se demande quoi en faire, on tourne autour, on le reprend une fois, dix fois, cent fois – il ne dit toujours pas son nom. On insiste, on attaque à l’autre bout, on souffle, on trépigne, on s’arrache les cheveux (heureusement on a arrêté de fumer). De guerre lasse, parfois, on laisse tomber, on lâche, et quelquefois ça vient à ce moment-là, d’autres fois tout finit à la poubelle. »

Tous ces aléas du processus d’écriture, avec Christiane, je ne les connaîtrai pas pendant que nous travaillons ensemble — à la différence de ce que j’observe dans les groupes, où les craintes et les doutes s’expriment à réception des propositions d’écriture, où les corps soupirent et s’agitent pendant les temps d’écriture, ou les difficultés se disent avant de lire le texte qu’on vient d’écrire dans l’atelier.

« Le plus compliqué, pour moi, c’est de ne pas perdre le fil. Jusqu’à comprendre, qu’en réalité, il n’y en a pas qui préexiste – qu’il n’y a d’histoire que là où je l’écris. D’où la nécessité d’élever momentanément des échafaudages (hum quand ils ne prennent pas feu). D’où la nécessité de « prévoir » un peu les couloirs par lesquels l’écriture passera, se faufilera, trouvera à avancer – et quelquefois encore à se perdre. »

Cet accompagnement s’est donc déroulé à distance, étape après étape — envoi d’une proposition, réception d’un texte en réponse, envoi de mes retours sur le texte reçu, accompagnés de la proposition suivante. De Christiane, j’ai reçu peu de commentaires sur les textes qu’elle m’envoyait. Entre elle et moi : ses textes, et l’évolution de son histoire.

« Apprentissage d’un travail d’étayage de mon écriture sous l’angle de la mise en mouvement d’un récit de fiction. Mise en mouvement. C’est vraiment l’expression que j’ai envie de retenir (si je puis dire… !). Mettre en mouvement pour que ça démarre, pour que ça entraîne – qui ? Mais le lecteur ! Ha, celui-là. M’en suis-je jamais préoccupé… Jamais, à vrai dire. […] Rendre clair pour quelqu’un d’autre ce qui l’est pour moi – quand j’écris. […] Qu’est-ce que je veux dire ? Et comment le dire pour que l’écart demeure, qui laisse de la place à l’imagination du lecteur, sans que s’installe pourtant l’incompréhension, qui fait que je le perds. Fragile frontière. »

Oui, les frontières sont fragiles, aussi, entre ce que l’on pense d’un texte lorsqu’on le lit — les rêveries qu’il provoque –, et ce qu’on va en dire à son auteur, espérant pousser plus loin la dynamique d’invention de l’histoire. Plus loin : jusqu’à la prochaine étape ? Plus loin, jusqu’à ce que l’histoire entraîne d’elle-même son auteur vers son aboutissement.

« Apercevoir ce qu’on écrit, quelquefois. Délicieux mirage qu’on cherche à saisir et qui s’évapore presque aussitôt, ou plutôt se reforme, plus loin, pour inviter à y aller, pour voir ce qui s’y joue, dans ce plus loin. Il faut du temps, sans doute, d’où le temps pris pour cet accompagnement. Ce long, lent déroulé d’aspects divers du récit qui tous ont vocation à se rejoindre. Puzzle au départ. C’est inévitable. »

Peu à peu, j’ai assisté à la mise en forme de l’histoire qu’écrivait Christiane. Un personnage — Véronique — énigmatique, habité de rêves et de lectures. Un récit musical, dépliant de mystérieuses atmosphères. Une intrigue avançant en succession de tableaux.

« Ma Véronique m’a fait suer sang et eau. Je l’ai perdue cent fois, réinventée autant de fois, laissée filer plus loin, sans moi – aussi étrange que cela soit, quand on tente d’expliquer cela, c’est elle, ce n’est pas moi, qui sait où nous allons. Il faut faire confiance aux personnages qui surgissent en vous, un jour, qui vous sortent des lèvres, un matin, un soir, au milieu de la nuit, aux premières heures du matin. Ils savent mieux que moi ce que j’ai envie de raconter, ils viennent de plus loin. Ils attendent juste que je le comprenne. Ils ont le temps. »

Oui, elles existent bel et bien, les fondations du récit qui verra Véronique traverser les obstacles que la vie — et son style si singulier — ont dressé sur son parcours. Puisse l’écriture la mener, en son temps, à l’horizon de cette histoire.

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Écrire, transformer

« Au début, le chaos.

Une matière informe, très émotionnelle, des événements vécus sur lesquels je veux écrire. Des mots à crier. Des listes. Listes de souvenirs. Listes de lieux. Listes de phrases, elles surgissent, je les note dans des carnets. J’écris, j’écris sur le quotidien, les jours traversés, les événements dramatiques et le chagrin. C’est une matière sensible, douloureuse qui me brûle les doigts. Je souhaite la transformer en fiction pour me détacher, prendre de la distance tout en gardant une trace fidèle. »

Nous nous connaissons depuis longtemps, avec Francine. Cette année, elle a désiré suivre l’atelier Commencer un récit long par e-mail. Nous ne savions, ni elle, ni moi, où l’aventure nous conduirait.

« Au fil des propositions de Claire, la matière se transforme, se structure. Ses questions sur mes textes et ses retours me désarçonnent parfois. Je m’interroge. Me délester de cette matière vivante et douloureuse, est-ce suffisant ? Est-ce digne d’intérêt pour un.e autre que moi ? Au fil du temps, j’apprends à différencier ce qui sert la narration et ce qui est de l’ordre du commentaire, de « l’inutile ». J’essaie, je tâtonne, j’expérimente. Je reviens sur l’ouvrage, j’élague, je cisèle. Le chaos du début s’organise, une architecture du récit se dessine. Un chemin à suivre. Un but. »
Francine

J’ai souri lorsque, en fin de parcours, Francine m’a écrit que ce qu’elle avait le moins apprécié pendant l’atelier, c’était : « Quand j’ai compris qu’on ne peut pas écrire uniquement pour soi mais que l’on écrit pour l’autre : le lecteur. » Alors je me suis dit que oui, nous avions bien travaillé.

Écrire, « c’est la misère devenant fortune », écrivait Michel Butor lorsqu’il cherchait comment répondre à la question Écrire, d’où ça vous vient ? (Ce très beau texte est lisible dans Répertoire 5, Les éditions de Minuit, 1982.)

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Fenêtre ouverte sur

L’atelier est une fenêtre ouverte sur le monde, sur les imaginations et les expériences, sur les histoires et les rêves, sur les univers singuliers qui se déploient dans les livres.

    « Écrire est un boulot solitaire. Avoir quelqu’un qui croit en vous fait une sacrée différence. Ce quelqu’un n’a pas besoin de faire de discours. Qu’il croie en vous est en général suffisant », écrit Stephen King, grand écrivain américain, dans « Écrire, mémoires d’un métier ».

Stephen King a-t-il suivi des ateliers d’écriture à la faculté comme bon nombre d’écrivains américains ? Je ne sais. Mais il connaît la nécessité des lecteurs favorables que nous instituons autour des écritures dans l’atelier. Un lecteur, des lecteurs qui connaissent l’écriture de l’intérieur, encouragent, donnent la confiance d’avancer, d’aller plus loin. Ainsi, Stephen King racontant son métier d’écrivain, rend-il hommage à celle qui a tenu ce rôle tout le long de sa vie — son épouse –, sans qui, dit-il, il n’aurait pas écrit.

Stephen King écrit aussi :

    « Écrire revient à enrichir la vie de ceux qui liront vos ouvrages, mais aussi à enrichir votre propre vie. C’est se tenir debout, aller mieux, surmonter les difficultés. Et faire qu’on soit heureux, d’accord ? Oui, faire qu’on soit heureux. […] Écrire est magique, écrire est l’eau de la vie au même titre que n’importe quel art. L’eau est gratuite. Alors, buvez. Buvez, buvez à satiété. »

Vous voulez essayer ? Venez pousser la porte de l’atelier le temps d’un week-end, dans un beau lieu donnant sur un jardin, à Saint Germain-en-Laye (78).

Par la fenêtre de l’atelier entre le grand souffle de la vie qui irrigue les écritures et les partages des textes. Ain si le disait autrement Rutger Kopland : « Écrire, c’est trouver ce qui vit en toi. »

Toi, tu as cette langue ?

« La langue que je trouve entre les pages de certains livres me maintient en vie »

Dominique Sigaud, dans Dans nos langues (Verdier, 2018), tisse des liens entre les différentes langues qui nous traversent et nous construisent. Elle raconte la recherche de son propre lieu d’énonciation, le besoin de désenclaver la langue des codes journalistiques pour atteindre cette autre langue qui naît dans l’écriture, qu’on trouve dans certains livres, qu’on trouve dans le sien – la littérature consolatrice.

    « ces récits me sauvent, témoignent de l’existant, c’est donc que je n’ai pas tout inventé, le monde ne se résume pas aux formes évidées du bavardage, il existe bien une épaisseur, un axe, quelque chose qui traversant la réalité, en témoigne, quelque chose dont je connais le goût, que je ne retrouve pas dans ma propre existence, ne sais pas produire, ne retrouve intégralement qu’entre les pages des livres »

Oui. La langue qu’on trouve dans les livres, celle qui naît dans le silence d’écrire agit bien comme un baume. Cette langue que Patrick Autréaux nomme La voix écrite.

Dominique Sigaud raconte qu’elle proposait de découvrir leur propre langue à des adolescents qui se déconsidèrent, en ateliers d’écriture. Elle se présente, elle dit : « Pas un sans langue, chacun la sienne. » Et, debout devant eux : « ni celle de la famille, ni celle de l’institution. »

Chacun sa langue est donc l’énoncé qui invite les adolescents à sortir des formes évidées du bavardage pour entrer dans la recherche de leur propre langue. Alors nous découvrons cette adolescente qui se redresse lorsqu’elle lit son texte tout juste écrit : « la première fille se lève pour lire son texte. Elle est rougissante. La main est peu sûre, la voix, le corps. Silence autour d’elle. On attend. Ce qu’elle va lire, personne ne l’a encore jamais écrit. Ces phrases, je ne les ai jamais lues.
Parfois sa voix casse au milieu, pleure. Quand c’est fini, il y a un silence à nouveau. Les regards vers elle. Parfois les applaudissements. Et puis « c’est toi qui as écrit ça ? »

Toi, tu as cette langue ?

Ces langues qui se cherchent dans l’écriture… « Il ne s’agit pas de conforter son ego […] mais bien plutôt d’accéder à l’universalité à travers son propre secret, sa singularité, les fragilités crues longtemps inavouables », écrivait Hubert Hadad.

Toi, tu as cette langue ?

Ces langues qui se cherchent aussi dans les ateliers. Ces ateliers ouverts aux langues singulières que vous y énoncez.

Je vous ai lu Dans nos langues, à vous qui me rejoigniez en fin d’après-midi dans notre atelier de la Pointe courte, pendant les Voix vives, à Sète. Je vous ai donné à entendre cette langue tandis que vous cherchiez les vôtres, je vous ai lu le récit de la rencontre avec ce lecteur qu’est l’éditeur d’un texte — alors que nous cherchions la juste posture pour accueillir les textes nés dans l’atelier.

    « Texte refusé partout. Sauf un. À Partir de lui, tout change ; on est deux désormais à considérer que cet objet purement fictif existe.
    Cet homme a entre les mains la matière que j’ai mise dans l’enveloppe. La même. À partir de là néanmoins quelque chose diverge, ni lui ni moi n’y pouvons rien ; il est impossible qu’il lise mon récit comme je l’ai écrit. Je peux tenter de trouver les mots pour lui faire entendre, lui montrer, lui faire éprouver ce que je voudrais qu’il voit entende éprouve, je ne peux pas plus. Cet homme lit dans sa langue ce que j’ai écrit dans la mienne. L’écart ne peut être rattrapé. Jusque là j’ai cru que nous lirions le même texte. Tout l’apprentissage va consister à se faire à l’idée que non.
    Ce que je découvre de nos écarts de langue, cet homme le sait déjà, a une capacité à lire les langues qui ne sont pas les siennes, au point d’en saisir ce qu’elles tentent de dire, l’objet de ces textes, leur intention, ce vers quoi ils tendent. Il va voir ce que j’ai écrit davantage parfois que je ne le peux moi-même. Ce que je voulais faire. Il va voir le texte où il m’a échappé, glissé, disparaît parfois, s’effondre ; retrouver le texte sous les rochers effondrés.
    Très vite, il me demande d’en enlever là où je l’ai en quelque sorte surchargé de mots intentions images comme pour le recouvrir, empêcher qu’il apparaisse ; l’avoir écrit et en même temps obstrué. C’est l’apprentissage suivant : comment ce qu’on désire écrire, peut devenir parfois ce qu’on s’empêche d’écrire. De la langue qu’on empêche d’apparaître. Maintenant je le sais, ça ne change pas, écrire lutte entre des formes opposées en soi. Ce que profondément je désire écrire, ce qui y fait barrage.
    Cet homme, éditeur, me donne à voir, auteur, où se tient mon propre texte, où et comment aller le chercher. »

Ce qui empêche la langue d’apparaître, les décombres qui obstruent un texte, le bavardage dont on voudrait le recouvrir… tout cela, j’essaye de vous le montrer, dans l’atelier. Avec ma langue singulière de lectrice, vous dire ce que j’entends de la vôtre, de langue, dans les récits tout juste écrits. Vous le dire, vous le signifier. Vous désigner ce qui, d’une voix, s’inscrit dans la langue écrite.

    « J’entraperçois sans rien en savoir encore ce qu’énonciation et liberté ont d’essentiel en commun. Que c’est l’enjeu même de la langue, de ce qui se dit, de ce qui s’écrit. […] Un plaisir étonnamment profond. L’inverse du bavardage. […] Un livre ne peut contenir le déchet de la langue que nos parlers, eux, peuvent difficilement éviter. Un livre ne souffre pas de l’impréparation des parlers, […] la langue ne lui échappe pas comme de nos bouches. »

Un truc important s’est mis en marche,

j’habite l’histoire que je veux raconter.

Deux ans maintenant que nous travaillions ensemble, avec Carine et Dominique, à prendre soin de leurs romans en cours, tous deux nés en juillet 2016 à l’occasion d’un atelier sur cinq jours, Commencer un récit long.

L’une vivant loin de France, l’autre ne parvenant pas à se dégager pour participer régulièrement à un atelier — l’une et l’autre sachant faire des retours bienveillants et constructifs sur un texte en cours –, je leur ai proposé une formule par e-mail de l’atelier Chantiers.

Proposition après proposition, texte après texte, retour après retour, nous voilà parvenues au terme d’une aventure portée par la belle énergie de partage qui a irrigué la progression des deux romans pendant deux ans. J’étais heureuse, et fière, d’accompagner ces avancées et de recevoir chaque mois des textes plus mûrs, plus aboutis dans leur propos.

« Plus on avance, plus on a de points d’appui dans notre histoire, plus on se projette loin… mais plus on avance et plus la matière à charrier devient dense, foisonnante, risque de s’éparpiller ; on perçoit mieux combien il est compliqué de la raconter. »

On se donnait de temps à autre des nouvelles, comment l’une et l’autre ressentaient l’avancée de leur travail, on faisait le point. L’une parlait de « la richesse, la profondeur et, aussi, l’aspect vertigineux du chantier ». L’autre soulignait l’importance des retours – « des retours fondateurs, qui débloquent des situations, ouvrent de nouvelles portes, pistes, voies… qui permettent de prendre du recul par rapport aux difficultés rencontrées. »

« Écrire est un boulot solitaire. Avoir quelqu’un qui croit en vous fait une sacrée différence », dit Stephen King dans Écriture, mémoires d’un métier.

Deux imaginations fécondes, des personnages vivants et complexes, des intrigues en progression rapide, deux façons différentes de creuser et développer l’histoire en cours… J’avais la chance que les romans de Carine et de Dominique me plaisent, vraiment. Oui, j’y croyais en leur histoire, comme dit Stephen King. Je le leur ai dit, et redit, et j’ai vu les intrigues se déployer. Or, voir avancer les textes est l’essence du bonheur qui naît au cœur de mon métier.

***

Entre le versant artisanal et le bouillonnement intérieur

« Spontanément, s’il fallait ne garder qu’une idée principale de cet atelier, je retiendrais, comme il y a deux ans, l’accès à son espace d’écriture singulier : agrandir l’espace d’écriture, abattre les murs, repousser les frontières — l’atelier comme amplificateur géant du bouillonnement intérieur.

Mais l’atelier Chantiers est bien plus que ces cloisons qui tombent comme des dominos en chaines en dévoilant des paysages fantastiques, des plaines sans fin d’imaginaires, de personnages ou de situations. L’atelier c’est un travail artisanal, avec des techniques et des méthodes : on y apprend à tendre l’histoire, à la rythmer, à lui trouver une voix et un ton, à caractériser les personnages, voire à les rendre attachants. La technique n’est jamais creuse, elle s’appuie sur un grand nombre de textes, mais aussi sur le bouillonnement de la marmite intérieure et sur la trame de son chantier personnel qui se dévoile concurremment.

L’atelier c’est donc ce travail d’itérations permanentes entre le versant artisanal et le bouillonnement intérieur. L’artisanat empoigne ce bouillonnement, le travaille pour le façonner peu à peu en une charpente organisée, structurée, cohérente. L’atelier permet ainsi de nourrir et de laisser croître son travail, de le cerner progressivement et méthodiquement comme les cernes de l’arbre qui se dilatent du cœur à sa périphérie.

Mais l’atelier ne se résume pas à la rencontre d’un bouillonnement intérieur et d’un centre de ressources techniques. Sa valeur réside dans la pertinence de l’accompagnement : proposer le bon outil au bon moment, donner aux éléments de la marmite intérieure la possibilité de croître grâce à une progression distillée de façon organisée, respecter la singularité de chacune dans les retours. L’accompagnement est pensé graduellement et réalisé avec bienveillance.

La plongée dans la construction du travail de l’autre est également constitutive de cet accompagnement : l’admiration devant les avancées constatées sur les textes de Dominique à chaque nouvelle proposition, la perception d’un chantier qui prend corps sous mes yeux, tout cela favorise un travail réflexif et créé une dynamique fructueuse.

Pour un bilan final je ne peux pas dire autrement que ce que j’en avais dit à mi-parcours de cette deuxième année : « … C’est ça la grande force de ton accompagnement : nous faire éprouver ce vertige face à l’infinie complexité d’écrire une histoire, nous outiller techniquement, nous accompagner grâce à ces pitons dont on sait qu’on les trouvera sur n’importe laquelle des voies que l’on choisira, en bref nous donner les moyens de donner une vraie place à l’écriture dans notre vie. »

Voilà. Beaucoup a été fait et il reste beaucoup encore à faire pour terminer, mais maintenant j’en sais beaucoup plus. »
Carine

***

Conscience du matériau, modelage, taille et retaille

« La métaphore première du stage d’origine, là où l’idée est née, était celle d’icebergs qui évoluaient lentement dans des eaux communes à d’autres participants, quelque chose comme un ballet des glaces en transformation continue.

Dans cette deuxième année de projet partagé, pour reprendre la métaphore des glaces, les icebergs ont gagné en taille, forci à l’extérieur tout en ne perdant rien de leur puissance immergée. Chacune est partie davantage dans son projet personnel, avec les propositions pour balises.

Pour ma part, je dirais que, selon les propositions, je les ai parfois prises à bras le corps et, à d’autres occasions, je leur ai tourné autour, tout en gardant un œil sur leur nord depuis mon GPS intuitif. Régulièrement, quelque chose s’est écrit, dans une catégorie brute ou déjà transformée, avec conscience du matériau, modelage, taille et retaille.

À l’ombre de l’arc transformationnel du personnage et du climax de l’histoire, intrigue et sous-intrigues sont nées, se sont développées. La vitesse narrative n’étant pas la vitesse d’écriture, il a fallu la prendre en compte tout en incluant la place du silence dans cette écriture, la compression de certaines perceptions, sans oublier les soubassements de la voix et toutes sortes de propositions techniques et littéraires qui entraînent l’acte d’écrire et l’envie d’approfondir, de continuer.

À l’arrivée, il y a un matériau à retravailler de cent soixante pages, moi qui pensais n’en avoir écrit qu’une bonne cinquantaine. Il y a une ossature qui permet au projet de tenir debout même si manque de la chair par-ci par-là, et un travail de musculation, d’entraînement, requis à certains endroits pour que le corps soit solide, élancé et que sa vitalité liquide en partie les doutes de l’auteur. Il y a des personnages qui s’expriment parfois sans mon accord, désireux de vivre leur vie puisqu’on leur a donné naissance et qui n’ont pas envie de trop s’attarder dans la salle d’attente de la fiction, trépignant comme des enfants qui partent en vacances : À quelle heure on arrive ? Sacrée responsabilité pour l’auteur…

À l’arrivée, prime la sensation d’avoir profité d’un réel accompagnement. Merci, Claire, pour cette présence soutenue même si à la distance du mail, pour ce regard constant. Je dois ajouter un grand merci à toi, Carine, pour tes retours et tes textes. »
Dominique

Philippe Decouflé, Paris, 2012

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Travail accompli

En huit étapes

Quelle aventure étonnante, accompagner l’écriture de quelqu’un qu’on ne rencontrera pas, qu’on ne connaîtra que par son écriture et les textes qu’il vous envoie !

Il s’agissait de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail, sur huit séances. Un jour en novembre, je reçois la demande de JM, qui habite en Normandie et veut écrire son enfance et son adolescence « à seules fins, d’une part de poser certaines choses et d’autre part de donner à mes filles un éclairage sur mes origines et en conséquence sur leurs origines. […] Ce désir d’écrire est chez moi à la fois neuf et très ancien. Le projet de raconter ma jeunesse est un outil pour grandir. » Ainsi son désir d’écrire est ce que JM me confie en s’inscrivant à l’atelier.

Je connais bien cet atelier pour l’avoir conçu il y a une quinzaine d’années et maintes fois proposé depuis, tant dans les groupes qu’en individuel, par e-mail (j’en avais parlé ici). La progression est bonne. Les premières propositions sont assez déroutantes pour certains, car je ne propose pas d’entrer directement dans le vif du sujet (l’histoire de vie), j’invite d’abord à prendre le temps de l’écriture — jouer avec les formes, instituer la dimension littéraire, caractériser la personne qui deviendra le personnage principal de l’histoire, poser les premiers repères… Ensuite, on y va et ça avance : l’histoire avance, le personnage prend vie, on dégage un thème, un enjeu, on écrit des scènes, on structure, on construit, on aboutit.

Trois semaines pour écrire, une semaine pour lire et faire des retours, ainsi avance l’atelier. Rien que ses mots et les miens, tissés dans l’échange autour de la progression de son écriture. Les paris que je fais — souligner ceci, ne pas dire cela, inviter à se demander si… L’intuition de la personne, de sa relation avec l’écriture, de ce qu’elle cherche à dire, naît de la lecture de ses textes. Si la présence n’est pas physique — je ne vois pas celui qui m’écrit, je ne connais ni sa voix, ni la qualité de ses silences –, la présence est… textuelle. Je découvre la forme spécifique de son intelligence, son sens de l’humour, son ton, sa façon de doser la distance, celle de s’approprier mes observations et propositions — leurs effets sur le texte suivant.

Et l’écriture opère. « Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. » Cela, je ne le sais pas pendant l’atelier car les souvenirs ne me parviennent qu’une fois écrits. Mais oui, l’écriture opère ; elle porte à la page ce qu’on ne savait pas savoir, donne forme à ce qui a été vécu, révèle un point de vue, construit une intelligibilité de l’expérience en la transformant en récit.

Témoignage

« J’ai longtemps dansé d’un pied sur l’autre avant de m’autoriser à écrire, et plus encore à écrire mon autobiographie. Bien sûr, je prenais des notes de temps en temps pour me préparer ou soit-disant m’encourager. Mais le tout restait informe. Aujourd’hui je suis content du travail accompli lors de cet atelier.

Quand je me suis décidé, j’étais à la fois enthousiaste et fébrile. Je fus surpris par les premières propositions, plus par les formes demandées que par les thèmes. Néanmoins je mettais beaucoup d’ardeur à les traiter. Je me dépêchais comme un cheval qui sent déjà l’écurie (si vous me permettez la comparaison !). À la pure ardeur du début a bientôt succédé la simple conviction de travailler dans la bonne direction. L’accompagnement personnalisé y est pour beaucoup. Ce fut un précieux soutien. Tant par l’attention portée aux détails (français littéraire, usages, maladresses, etc…) que par les encouragements, que je percevais respectueux et sincères.

C’est à mi-parcours que j’ai réalisé que mon texte prenait forme, que je m’approchais de mon objectif. Sur le papier et dans la tête. Dans cet ordre. C’est la progression pédagogique autant que mon travail qui permettaient cette avancée. En m’investissant dans ce travail de longue haleine, j’ai pris conscience de la dynamique de construction d’un texte et des nécessités d’organisation. Pas à pas, une méthode vous est proposée pour trouver les mots, pour structurer le texte, pour composer votre récit. Écrire, laisser reposer, y revenir, en s’inspirant d’une part de textes exemplaires d’écrivains reconnus qui vous sont soumis, et d’autre part, des annotations faites par l’animatrice sur vos propositions précédentes.

Ce projet m’a apporté beaucoup plus que ce que j’en attendais. Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. Par ailleurs, le seul fait de relater par écrit ces épisodes de ma vie et d’en soumettre la lecture à une professionnelle bienveillante, m’a permis de trouver la bonne distance par rapport à ces événements.

Évidemment, il y a des choses que l’on n’apprend pas. Mais écrire, vous met au défi de l’honnêteté et de l’humilité.

En huit étapes, j’ai pu mettre de l’ordre dans mes idées, j’ai su adopter une méthode, trouver un rythme de travail, et affirmer un ton qui est le mien. Maintenant, j’ai un texte structuré qui a du sens. Il peut être amendé, certes. Mais j’ai fait là un énorme bond, grâce à l’accompagnement de Claire Lecœur. »
J.M.B.L

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Chantiers en cours

J’avais raconté, en octobre, les esquisses d’histoires qu’on avait récoltées, alors qu’on ouvrait l’atelier Chantiers.

Neuf mois et neuf séances d’ateliers plus tard, les esquisses sont devenues des chantiers, ils sont en cours.

Chaque auteur a fait avancer l’écriture, étape après étape, en dialogue avec les lecteurs du groupe qui ont pris soin des histoires qu’ils voyaient avancer, chaque mois. Avec tact et bienveillance, les lecteurs témoignaient de leur intérêt pour ce qui avait progressé, et de leur curiosité pour ce qui viendrait ensuite, que ni l’auteur ni les lecteurs ne connaissaient encore — ce nouveau fragment, ou ce nouveau point de vue, ou ce nouveau rebondissement, ou ce nouveau trait de caractère, ou cette nouvelle énigme… qui naîtraient d’ici la séance suivante.

J’écoutais Marie Darrieussecq, le 12 juin 2018 à la BNF, interviewée dans le cadre des Masterclasses de France Culture. Elle y parlait de quatre romans qu’elle avait écrits avant le très grand succès de Truismes, quatre romans qui n’avaient pas trouvé d’éditeur. Elle disait que, si écrire ces premiers romans avait été important pour elle à l’époque, elle savait, aujourd’hui – une vingtaine de romans publiés plus tard –, que ces livres n’étaient pas suffisamment adressés. Certes, ils étaient adressés à elle même – écrits pour comprendre une expérience ou régler des comptes… –, mais pas adressés à un public.

Dans l’atelier Chantiers, l’écriture est adressée aux lecteurs du groupe. Ces lecteurs lisent les textes écrits entre deux séances, puis ils témoignent de leur lecture lorsque le groupe se retrouve. C’est si précieux, d’être lu lorsqu’on écrit. De l’être par des lecteurs qui sauront dire autre chose que j’aime ou je n’aime pas ; des lecteurs qui ont appris à parler de textes en cours, à désigner ce qui est en germe dans un texte, à dire leur curiosité pour un personnage, pour une histoire, à montrer les zones d’ombre, les endroits où le lecteur se trouve perdu… Ainsi l’écriture est-elle dynamisée, dans l’atelier Chantiers, par l’adresse aux lecteurs du groupe.

Il y a aussi les propositions d’écriture, bien sûr. Construire une histoire, faire vivre et progresser des personnages, chercher comment raconter l’histoire… tel a été le travail, pas à pas, de cette année. Tel sera celui de la deuxième année, qui verra se renforcer la dynamique interne d’évolution de personnages aussi différents, croyez-moi, les uns des autres que nous le sommes, vous et moi.

Mais écoutez-les plutôt parler, eux, les auteurs du groupe, de leur expérience.

« Revenir vers ce qu’on a planté en juillet 2017 lors de l’atelier Commencer un récit long…
L’atelier, son rythme mensuel, l’attente des lecteurs de mes textes, ces commandes-là, me motivent chaque mois à revenir au texte, à l’avancer un peu, en espérant ce moment où je le laisserai envahir toute ma vie !
Je suis assez fière de ma petite plantation, elle n’est pas encore remarquable, mais elle est bien vivante et cette sensation de fierté est agréable et nouvelle. Retrouver mes amis-lecteurs-écrivains, leurs textes, leurs aventures, leurs personnages est en soi une joie…
Ce voyage en bonne compagnie de plusieurs mois, est un encouragement magnifique à vivre son écriture, l’interroger, l’enrichir… »
Brigitte

« L’atelier : une table, sept personnes, du papier, des lignes, des écritures, des personnages qui s’invitent aussi, que l’écriture et notre imaginaire font naître, poussés par leurs désirs, leurs difficultés, leurs rencontres… Les nôtres, mensuelles, redoutées à l’approche de la deadline, savourées lors des partages, les nourrissent de nouveaux potentiels, les recadrent, les bousculent et interrogent. Cette invitation à entrer dans des écritures autres et des voix qui sont maintenant bien présentes et qu’on ne veut pas perdre, c’est tout cela, l’atelier. »
Odile

« Le chantier ? Une année qu’on ne voit pas passer. Il faut dire que, face à douze yeux et douze oreilles braqués sur eux, les personnages filent doux et bon train.
Une année qu’on ne voit pas passer, mais qu’on entend passer. Car ça y est, maintenant on entend les voix des personnages et aussi les moments où elles se perdent.
Le chantier ? Une polyphonie qui porte. »
Anne

« C’est l’histoire d’un personnage qui au début se morfond, s’interroge, se demande où aller. Et lorsqu’il choisit une direction, il se demande en permanence s’il a fait le bon choix. Il marche en se questionnant, mais il marche. Et c’est en marchant qu’il fait des rencontres. Car régulièrement apparaissent de nouveaux personnages. Ceux-ci n’existaient pas quelques minutes avant dans la pensée de l’auteur, mais une fois créés, une fois posés sur le chemin, ils prennent vie et interagissent avec le personnage principal. De virages en croisements, le héros suit son chemin, en se posant de moins en moins de questions. Il n’a pour autant acquis aucune certitude. Ce qu’il a gagné, c’est de la confiance, la confiance dans l’échange, dans l’issue de la rencontre.
C’est l’histoire de mon personnage et c’est la mienne depuis que je participe à ces ateliers. »
Philippe

« Je savais que raconter la mission d’une semaine, dans un pays du Sahel en pleine sécheresse, soumis à des tensions politiques, avec dix chercheurs agronomes et une journaliste déjantée, n’allait pas être un voyage de tout repos. Imaginez ce microcosme où tout est en survie, personnages, environnement et pays !
Je craignais d’avoir à ramener à l’aéroport certains de mes lecteurs de cet atelier Chantiers, suppliant de rentrer chez eux et de quitter l’Afrique, les chercheurs bougons qui ne parlent qu’aux arbres, les cafards sous le lit, la soif, les arbres et leurs défenses face à la sécheresse, la lutte contre le désert, les menaces de coup d’état… et les deux personnages principaux qui n’arrêtent pas de se chamailler !
Neuf mois plus tard : mes gentils lecteurs de l’atelier ont tenu le coup et m’ont éclairée par leurs demandes de précisions, d’éclaircissements. Merci à eux et à Claire qui a permis cette tournée en brousse à six. »
Florence

« Il était une fois…
Nous avons continué l’histoire chacun à notre façon, chacun à notre rythme, forts de nos personnages, lieux, situations, nés de nos rêves, de nos expériences.
Une belle aventure à six, sous le regard et avec l’écoute de Claire, un chemin ouvert qui nous a permis d’avancer dans l’écriture et de dégager d’autres perspectives. »
Solange

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Ce que trament les mots

Pas à pas, séance après séance, quatre mercredi dans l’année, se sont tissés les mots de quatre professionnelles de la relation venues écrire pour analyser leurs pratiques.

On se retrouve. On a compris qu’on repartira dégagé.e, le soir, du trop plein d’émotions, de questions ou de doutes qu’on aura mis au travail dans l’écriture, durant la journée. Alors on y va, on pose l’un après l’autre les mots du récit, on donne à voir là où ça bute, là où ça irrite, là où ça s’obscurcit… On laisse faire les mots car on sait que le cadre est sûr, bienveillant – les mots sont demandés, on est là pour ça, quelqu’un les attend. Alors, dans le silence de l’écriture, autour de la table, les mots tissent ce sens qui n’existait pas avant qu’on commence à écrire, le tissent sans qu’on comprenne bien, encore, ce que les mots trament, à bas bruit.

Ce que les mots trament sans qu’on le sache avec sa tête tandis qu’on écrit – ces liens que les mots fabriquent entre eux parce que c’est leur nature, leur travail de mots –, on le découvrira bientôt, quand on lira son texte. Enfin, ce n’est pas si simple. On découvrira ce que les autres ont compris en écoutant le texte qui s’est écrit. On découvrira aussi que tous les lecteurs, autour de la table, n’ont pas entendu le même texte, qu’ils n’ont pas compris de la même manière ce moment, ce problème qu’on a raconté. C’est ça, le travail avec les mots. Ils produisent du sens, mais ce sens n’est pas arrêté, figé, unique. Les mots du texte vont proliférer dans la tête des lecteurs qui, à leur tour, créeront de nouveaux liens — et ça ouvre, et ça déplace, et ça décale de ce qu’on croyait, pourtant, avoir écrit.

Alors on assiste à ça, à cette prolifération du sens qui vient avec l’usage des mots, et on s’en réjouit, ensemble. On y va, on donne au texte de nouveaux mots, on y va de ses images, de son imagination, de ses expériences, de ses lectures, de tout ce qui pourrait, de près ou de loin, éclairer le récit qu’on vient d’entendre d’une autre manière, dégager de nouveaux angles. Car comprendre, c’est déplacer. C’est ouvrir de nouvelles perspectives à des vécus qui s’étaient enkystés, à des problèmes qui envahissaient la tête, au sentiment d’impasse — c’est créer des passerelles inattendues, c’est envisager une expérience autrement.

Voilà. Les visages se détendent autour de la table tandis que les mots opèrent. Chaque texte est, l’un après l’autre, ouvert aux lectures multiples — déployé, enrichi de paroles et de concepts qui invitent l’auteur.e à se dégager d’un vécu qui avait suspendu, un temps, l’activité de la pensée.

Penser son expérience et son travail. Les métiers, autour de la table, sont aussi différents que les esprits qui se prêtent au jeu de la lecture et de l’analyse des textes. Ils ont un point commun : ce sont des métiers qui n’existent que dans la rencontre avec un autre, ou avec des autres. Des métiers qui nous embarquent – corps, tête et affects –, dans la complexité des relations. C’est cela, souvent, qu’on vient mettre au travail dans le groupe. Cette complexité, à bas bruit, des relations de travail qui nous impliquent aussi, nous, personnellement.

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« Après une journée à tenter de prendre de la distance sur ma posture et accueillir les retours bienveillants, positifs et aidants, je repars avec vos retours, vos expériences. J’absorbe peu à peu cette nourriture, parfois devant une nouvelle page pour un texte repensé, parfois durant une séance. Me reviennent vos visages, des images et des explications qui me permettent d’amorcer un changement dans ma prise en charge du patient ou encore de lâcher prise avec le cadre rigide que je m’impose et retrouver confiance pour prendre plaisir dans l’accompagnement. »
Isabelle Lameyre, Sophrologue

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« J’anime des ateliers d’écriture, j’attise le désir d’écrire de l’autre, crée les conditions pour que l’écriture et la lecture de textes se fassent en groupe de façon bienveillante.

Écrire sur ce qui me pose problème dans ce métier solitaire, me permet d’élaborer des solutions concrètes aux situations de travail à priori sans issue, et de mieux comprendre ce qui se passe en moi au niveau de l’affect dans ma relation aux groupes et aux individus.

La profondeur du champ d’analyse de Claire Lecœur me sécurise et me permet d’oser avancer vers de nouveaux horizons. »
MA

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« Je suis formatrice en français/culture générale auprès d’un public souvent en difficulté avec la langue française – c’est un euphémisme. Appliquer à la lettre les instructions de l’Éducation nationale équivaut à endormir une classe entière dans les dix minutes qui ouvrent le cours. Donc je tâche de faire des pas de côté. D’aller chercher du côté des ateliers d’écriture pour joindre l’utile au ludique. J’avance à tâtons. Quand on ne marche pas sur des sentiers balisés, on se perd. Je découvre parfois de beaux chemins. Mais je tombe aussi dans des trous. Dans les journées « Analyse et écritures des pratiques » que propose Claire Lecœur, j’ai pensé que j’allais peut-être trouver un guide pour chemins de traverse. J’ai bien pensé, pour une fois.

Plaisir d’écrire pour ceux qui aiment. Et plaisir d’écouter ce que d’autres ont vécu à un moment de leur vie professionnelle. Soulagement de constater que tout le monde bouge dans un métier relationnel.

Déjà, rédiger la scène me permet de sortir de mon propre tumulte. Tout ce débordement dans ma tête s’aligne en mots sages et rangés. Ça prend forme. J’ai déjà moins peur de ce que j’ai produit.

Puis c’est le temps des retours. Chaque participant s’exprime sur ce qu’il a entendu. Sur ce qu’il a compris de la situation (moi, nez sur le guidon, je n’ai rien compris). Sur les images que ce récit a fait venir. Je me sens déjà un peu plus légère avec ce partage. Apparemment, ils ne me jugent pas. Je dirais même qu’ils me rassurent, même s’ils n’ont pas la solution clefs en mains.

Claire clôt les retours et élabore des pistes de travail. Elle met d’autres mots sur le récit. Elle le met en perspective. Des horizons s’ouvrent. Elle questionne notre posture, notre recherche, nos moyens de travailler, notre quête, notre cadre. Peu à peu, on trouve du sens.

Ah oui, bien sûr… Gare à celui qui ouvre le capot d’une voiture qui roule à tombeau ouvert depuis des milliers de kilomètres sans aucun contrôle technique ! »
FL

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Dans mon métier, je rencontre, j’échange, je travaille en équipe et en partenariats, ou bien encore avec des prestataires, des clients. J’entretiens de nombreuses relations avec lesquelles savoir se positionner de manière juste me demande beaucoup d’énergie. Parfois je me heurte à un mur, à une difficulté à trouver le chemin d’une relation apaisée ou tout du moins dans laquelle je peux respirer, me sentir tranquille.
Parfois aussi, je ne parviens pas à composer avec l’autre car je demande trop, j’aspire à produire un travail de qualité et ne peut me satisfaire de l’approximation dont l’autre se contente. Ou bien au contraire, une fois que je décide de lâcher un peu, je me sens sous pression de l’exigence de l’autre.

En écrivant au sein du groupe d’analyse des pratiques, je me place concrètement, par la matière que sont les mots, face à la situation qui me pose problème. Grâce au regard des autres, elle m’apparaît plus clairement, les liens se font avec ce que je porte, mon histoire. Cela me permet de prendre de la distance, de me détacher. Les relations travaillées deviennent plus fluide, moins angoissantes, allégées de ce qui encombrait.
CL

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L’atelier d’Anne

Comment transmettre la belle audace qui circula pendant ces trois jours d’écriture en dialogue avec l’œuvre d’Anne Dufourmantelle ?

J’avais proposé d’écrire avec cette œuvre psychanalytique, philosophique et littéraire… Mais comment accompagner l’écriture de textes littéraires à partir d’une voix qui, tantôt pense le monde avec les philosophes, tantôt s’adresse directement, en psychanalyste, à nos désirs si vite cadenassés par les forces de répétition de nos névroses ?

Commencer par chercher la source, le chant de la source, le vivant chant qui viendra irriguer les écritures.

Quelle est cette source ? Elle est amour profond de la vie — la vie libre, les chemins qui s’écartent des ornières creusées par le poids d’héritages trop lourds, les détours qui évitent les impasses où nous conduisent des secrets auxquels nous restons fidèle sans même, parfois, en connaître l’existence — toutes ces servitudes dont Anne Dufourmantelle a montré qu’elles deviennent, dans notre monde actuel, de plus en plus volontaires.

Frédéric Worms, philosophe ami d’Anne Dufourmantelle, lors de la soirée d’hommage qui eut lieu à la Maison de la poésie de Paris, en mars 2018, parlait ainsi de l’œuvre d’Anne : une écriture tissée entre deux paroles. L’une, clinique — née dans la parole et dans l’écoute, nourrie des paroles entendues dans la cure, ces paroles enfouies, fragiles, de l’être humain — et l’autre, parole philosophique de l’écriture — qui protège la première parole de tout ce qui lui fait violence dans le monde.

Comment la vie peut-elle se dire ? Comment peut-elle s’écrire ? Ces deux paroles, leurs échos et leurs différences, « tressent une philosophie de la vie et de la mort, de l’écoute et de la joie, dans un monde contemporain qu’Anne Dufourmantelle a analysé en nommant les problèmes fondamentaux de notre contemporanéité », disait encore Frédéric Worms.

« C’est la liberté qu’il nous est douloureux de choisir, car elle implique un chemin de vérité (et jusqu’à quel point supporte-t-on la vérité ?) et la perte de repères assurés, elle nous demande de commencer par faire le vide, parfois, pour retrouver ce qui anime notre désir au plus profond. Tel est le risque, peut-être en son essence, être intensément vivant, c’est-à-dire s’exposer à des vraies émotions, des vraies pensées, un vrai amour, et cela ne se fait pas sans traverser fragilités et épreuve d’une certaine solitude, mais pour une amplitude plus grande, plus vive, dans son rapport à la vie et à l’amour », écrit Anne Dufourmantelle dans Éloge du risque.

La source que je cherchais dans les livres d’Anne Dufourmantelle est aussi littéraire car, outre les deux romans qui figuraient avec les livres qui accompagnèrent notre traversée, on trouve, dans ses essais, une écriture incarnée qui ne s’évade jamais dans le ciel des idées sans revenir aux anecdotes sensibles.

Amour de la vie, protection des fragiles paroles humaines par la pensée philosophique, goût pour les formes littéraires… Ainsi avais-je trouvé, cherchant la source qui inspirerait les écritures, l’abri protecteur de la pensée d’Anne Dufourmantelle. Alors j’ai proposé d’écrire la puissance et la douceur, le risque et le rêve, le secret, sans jamais renoncer devant la difficile tâche de délivrer une parole singulière qui ne ploie pas sous les vacarmes du monde. Vos histories de douceur, vos personnages, sont nés du dialogue avec la pensée bienveillante d’Anne, ils étaient vitalisés par ses thèmes.

« Il ne peut y avoir de valeur donnée à l’universel sans un devoir d’attention et de mémoire constant envers le singulier, c’est-à-dire envers ce qui fait trébucher le concept, l’idéal, le juste et le beau, du côté de la fragilité, de l’« humain trop humain », de ce qui n’est ni pensable, ni parfois même représentable. »
Éloge du risque

Écrire avec Anne Dufourmantelle ?
« Avec, autour, entourée, bercée de sa lecture par Claire, envahie par ses mots, les émotions, les passés qui reviennent avec d’autres lumières, d’autres couleurs…
Je lui dois cette immersion dans trois jours d’écriture intenses, la chaleur de nous tous, la beauté des textes, les surprises, la joie d’écrire, d’aller plus loin, de libérer nos élans.
Je lui dois toutes les lectures de ses textes encore à venir et l’irrigation de mon écriture qu’ils permettent, qu’elle offre… Je lui dois de revenir vers cette attention différente au monde, ce pas de côté de la psy, et l’alliance avec la littérature.
Une sensation d’ouverture intérieure à sa lecture, des rêves…
J’aime son humanité, sa bonté, sa tendresse, son grand amour des autres…
Et merci à Claire, passeuse de mots, porteuse et accoucheuse d’écritures. »
Brigitte Ourlin

« La porte était entrebâillée
Par elle, par d’autres

Elle se tient sur le seuil, nous invite à entrer
Il fait doux, clair, universel

Elle nous invite à venir près du feu
Près des feux de nos lignées et des feux en cataracte du monde

Elle nous invite à gommer les marges des pages
À voir toujours plus large et plus fin
À dessiner l’infime de nos oscillations
Et franchir le portillon du jardin de l’autre
À écouter, agir et écrire d’une même curiosité tisserande
À risquer l’avant de soi et oser tout ce qui doit l’être

La porte était entrebâillée
Elle l’a ouverte en grand, s’est replacée sur le seuil
Toute la lumière au tracé de nos chemins neufs. »
Anne Demerlé-Got


« Ce que je lui dois, c’est de comprendre la nécessité du décalage et de la mise en alerte permanente. Ce qui implique de toujours interroger le réel, regarder au-delà et en-dessous, ne pas se laisser abuser par l’évident, le permanent, chercher la faille, le gain de sable, le jamais vu. En un mot, l’individuel. »
Gérard Bertrand

« Trois jours d’écriture avec Anne Dufourmantelle, j’ai été saisie par la douceur dont parle cette femme, philosophe, psychanalyste, romancière, chroniqueuse, artiste… La douceur, cette « passivité active qui peut devenir une force de résistance symbolique prodigieuse…». J’ai aussi été touchée par sa manière convaincante de nous rappeler notre humanité et ce qui la constitue. Son œuvre et sa vie exhortent à une exigence sans faille du côté de la dignité de l’humain, de sa liberté.
La lecture des livres d’Anne Dufourmantelle ne m’avait pas été aisée en dehors des cas cliniques de sa pratique de psychanalyste. Mais les extraits de tous les livres approchés, passés au filtre de la voix de Claire Lecoeur, ont ouvert une compréhension jusque-là restée voilée. Eloge du risque, Puissance de la douceur, Défense du secret, Intelligence du rêve, La sauvagerie maternelle, Se trouver, L’envers du feu, Souviens-toi de ton avenir et d’autres livres encore s’offrent à présent à de nouvelles promenades de lecture au gré de mes questions sur la vie et la mort. Je sais maintenant pouvoir y trouver des échos.
Trois jours durant, la douceur a imprégné nos échanges, a permis que se tisse une enveloppe chaleureusement accueillante à nos mots trébuchants et fragiles… une enveloppe bienfaisante pour panser quelques douleurs… et quelques trous dans le tissu pour respirer ! »
Carmen Strauss

« Lire Anne Dufourmantelle est déjà un vertige. Ecrire en étudiant sa pensée, ses explorations dans le monde de la douceur, du secret, du risque, c’est un grand saut dans la profondeur de l’humain.
Ces jours d’écriture m’ont rappelé les courbes géomorphologiques que nous faisaient dessiner nos professeurs de géographie.

J’ai dressé des coupes de terrain humain. Par quoi sont agis nos personnages de fiction  ? quelles forces les animent ? de quoi sont-ils constitués ? pourquoi l’érosion n’a pas emporté telle couche ? pourquoi tels sédiments donnent toujours les mêmes formes ? Et quelles forces vont venir pousser, affronter, au risque parfois d’effondrer ? Pour redessiner un autre paysage…
Écrire la vie, la vraie, c’est ce que l’on a tenté de faire pendant trois jours… un sacré risque qu’Anne Dufourmantelle et Claire Lecoeur nous ont fait prendre ! Elles ont bien fait.
Merci à Claire et hommage à l’auteur.
FL

« Anne,
Vous ne vieillirez pas.
À peine plus d’un demi-siècle d’une vie bonne.
Vivante, vous l’étiez parmi nous, pendant ces trois jours d’atelier. Nous avons dialogué avec vous et exploré des chemins dans votre œuvre : la douceur, le risque et aussi le secret… et les effets en ce qui me concerne s’en feront sentir encore longtemps.
Jusqu’à quel âge peut-on oser ? Jusqu’à quel âge peut-on risquer ? Jusqu’au dernier souffle. C’est le message que vous nous laissez, Anne Dufourmantelle, le message que je reçois. Merci !
Merci Claire, remarquable médiatrice.
Merci aux membres de cette communauté de lecture et d’écriture de trois jours. »
Mylène Gougou