Sous la surface, Arles 2024

Sous la surface était le titre des rencontres photographiques d’Arles, cet été. Elles furent le cadre de notre atelier.

C’est à un dialogue entre photographies et écriture que je vous ai, cette année encore, invitées. Le matin, vous découvriez les expositions qui foisonnent dans les différents lieux de la ville accompagnées de votre carnet et de ma proposition d’écriture…

« Cette année encore, quand l’écriture ne vient pas, le soir à la fraîche je m’assois sur les quais en bord de Rhône. Je me laisse porter par la contemplation du fleuve, suis des yeux les eaux qui partent vers la Méditerranée, rêvasse, attrape mon téléphone pour photographier un nuage avant de réaliser que le soleil est couché, que le ciel s’assombrit, prend des couleurs gris noir avec des traces orangées en direction du soleil couchant. Mais de nuage, rien, pas un seul. Le ciel est d’une uniformité méditerranéenne.

Regarder le fleuve et oublier les bruits du monde. Oublier l’Ukraine, oublier la Palestine, oublier les conflits sans fin, les catastrophes climatiques, la perte de la biodiversité, la montée des eaux, l’assèchement des nappes phréatiques, la pollution de la Seine, les jeux olympiques, la dissolution de l’assemblée nationale, la pauvreté toujours croissante, les désastres écologiques, les déplacements de population, les noyés dans la Méditerranée, le perchoir à nouveau pour Yaël Braun-Pivet, le nouveau Front Populaire, les militants de terrain écœurés, ceux qui ont fait barrage, ceux qui ont fait du porte à porte pendant les 15 jours de campagne des législatives. Oublier l’Abbé Pierre. Oublier les boues rouges de l’usine de Gardanne, les villages engloutis, la catastrophe de Fukushima, les migrations, mai 68, Hiroshima. Oublier les légumes géants et la révolution verte, oublier la condition de la femme au Japon, oublier les citoyens modèles, les couleurs du Mississipi, le jardin d’Hannibal, oublier les wagons restaurants, l’histoire du repas ferroviaire, oublier la pétanque et les graffitis, oublier les archives de la planète d’Albert Kahn. Et même Sophie Calle. L’oublier, allez, tout mettre dans le même sac. Oui oublier Sophie Calle, même si l’oubli de Sophie Calle, c’est un peu comme celui d’Agnès Varda, ça ne dure jamais bien longtemps.

Oublier le déclin du monde, les combats et les engagements militants. Se mettre en retrait pour revenir à l’essentiel. Pour moi ces dernières années, l’essentiel c’est la découverte de la littérature et de la poésie contemporaine. Revenir aux textes et aux mots véhiculés par les livres ou les blogs.

Oublier et revenir à l’essentiel. L’essentiel cette année, je pense l’avoir trouvé dans une petite salle confidentielle de l’exposition de Jean-Claude Gautrand. Une petite salle sombre, sombre parce que le sujet est intime. C’est la première fois que Gautrand, le photographe des colères et des coups de gueule, le photographe militant parle de sa famille à travers le jardin de son père, avec une série en couleurs alors qu’il utilise exclusivement pour ses autres photos le noir et blanc.

En rangeant, ce qu’il appelle l’amoncellement hétéroclite installé par le temps dans le petit cabanon situé au fond du jardin familial, le photographe explique « un gant de jardinier est apparu à mes yeux : celui de mon père ! Un choc émotionnel intense. Tous les souvenirs liés à lui sont remontés à la surface comme une vague. (…) La nécessité d’illustrer ce moment s’est rapidement imposée comme un impératif : observer ce lieu où mon père a si souvent œuvré… une véritable saga poétique m’est apparue…».

Je me souviens avoir reçu ce choc émotionnel en voyant ce gant. Un gant qui a conservé la forme de la main, tant il a été porté. Ce gant plein de vie, qui garde les traces de plus de cinquante ans de travail de la terre du potager, de la récolte des légumes, de la manipulation des fruits que le père laissait pourrir dans des compotiers pour plus tard les photos du fils. Arrivée à ce stade de l’écriture du texte, je ressens la nécessité de retourner au Musée Réattu dans la salle consacrée à cette série.

Je redécouvre une salle dans la pénombre, j’attends que trois bavardeuses sortent, et que mes yeux s’habituent à la semi-obscurité. Six photos sur un mur, sept sur l’autre, seulement six en couleur. Ma mémoire m’a piégée, je les pensais toutes en couleur. Des cages d’amour à la pelure tellement fragile que la lumière illumine et sublime le sujet. Une poire tellement pourrie qu’elle a des allures d’escargot. L’infinie poésie d’une poire encore un peu verte entamant sa décomposition. Le potimarron, les poires, on aurait envie de les toucher et les gratter pour mieux sentir l’épaisseur de la peinture. Mais non il s’agit bien d’une photo. Dans ce travail on sent la forme et les matières, le contraste entre le poids et la légèreté, on pense aux peintures de vanités du 17e siècle et au clair-obscur du Caravage. La grande subtilité de Gautrand est de rendre compte du monde en décomposition, de la brièveté de la vie et de la fuite du temps ou pour reprendre une phrase de Perec citée dans le catalogue : « la photographie, c’est un défi à la disparition ».

Sous la pudeur et la poésie, le photographe n’en délivre pas moins un message politique sur notre monde en décomposition. Le message est moins frontal, mais le regard est le même que celui porté dans ses autres séries, sur la destruction des pavillons de Baltard aux Halles de Paris, les camps de concentration ou sur les rejets en mer des boues rouges de l’usine de Gardanne. Une précision du récit et un sens aiguë du détail.

En voyant ce pas de côté dans son travail, je pense à ces paroles de Claudie Hunzinger notées dans mon texte sur les nuages. Parce que j’aime faire des liens entre mes découvertes littéraires, envie impérative ce matin de les inscrire en écho au « Jardin de mon père » : … un arbre chaque année reçoit une circonférence nouvelle, un élargissement de plus. Je pense que c’est l’expérience même de la vie, ces années qui nous sont données en plus, qui nous permettent un élargissement de vision, de sensations par rapport à ce qui nous entoure. »

Isabelle Vauquois

Prenant des notes dans les expositions, vous cherchiez à saisir ce qui avait fait rencontre entre votre propre regard et ceux des photographes exposés – je vous avais invitées à laisser aller l’écriture à la recherche de ce qui cherchait à se dire entre vous et l’image que vous aviez (qui vous avait) choisie.

« Je croyais être rentrée par hasard dans cette galerie, attirée par la photo d’un éléphant que j’avais vu passer la veille au jardin d’été sur les traces d’Hannibal. J’ai fait un premier tour, un peu distraite, dérangée par le miaulement insistant d’un chat, surtout après que la photographe a annoncé que ce n’était pas le sien. Mais lors du second tour, plus attentive, notice en main, chaque photo m’a retenue et bouleversée.

Valérie Léonard a sillonné le monde pour capter dans les confins ceux qui vouent leur vie au confort et à la liberté… des autres. Elle est allée voir de très près les hommes, les femmes et les enfants, les esclaves d’aujourd’hui, pêcheurs et paysans, travailleurs des usines et des mines de charbon ou de soufre, éboueurs clandestins, prostituées, en Inde, au Bangladesh, au Pérou, au Cambodge, au Népal, au Mali.

Elle regarde la peine de l’homme, son labeur infini, son corps devenant machine. Elle approche de ceux qui ne profiteront pas de ce qu’ils contribuent à fabriquer, qui n’ont que les moyens d’une subsistance minimale, manger, dormir. Et encore. Ils n’auront ni soins, ni éducation, ne parlons pas de confort ou de plaisir.

Il faut aller les chercher sur les sommets d’un volcan d’Indonésie où 300 personnes extraient le soufre qui servira à la transformation du caoutchouc, au blanchiment du sucre ; dans une région minière de l’Inde, d’autres survivent en exploitant des mines de charbon à ciel ouvert, abandonnées avec leurs habitants depuis des décennies. On les trouve dans les campagnes cambodgiennes où une trentaine d’entre eux périront chaque mois sur les mines antipersonnel laissées par les guerres successives ; ou dans les forges de Bamako où ils forment pourtant une caste, celle des forgerons.

Valérie Léonard fait de ceux qu’elle approche, qui accepte son geste de photographe, des « héros herculéens ». Mais ils ne seront pas glorifiés de la beauté de leur sacrifice, soldats inconnus. Seul son regard qui se fait voyant, captera, rendra compte, parce qu’il est respectueux des êtres qu’elle rencontre, de la violence du travail sur les corps, les regards de lassitude, la désespérance des paysages. En les montrant crûment, elle atteste de ce qui reste de l’humanité, la beauté toujours là de la vie insistante.

L’humanité s’oublie. En voulant davantage, posséder la terre et tout ce qu’elle contient, repousser les limites, obtenir la vie infinie, la beauté éternelle, la force gratuite, toujours plus d’argent, plus de pouvoir. Fi de l’existence des autres, fi du besoin que l’on a de ces autres. On préfère les oublier, on les cache, on les méprise, on les relègue dans les tâches les plus dures et les plus malsaines jusqu’à ne plus tout-à-fait les considérer comme êtres humains. Eux n’obtiendront au mieux qu’un salaire contre leur force et la vie qui s’écoulent. Exister puis mourir sans avoir vécu.

Je ne parvenais pas à sortir. Je suis tombée dans les bras de la photographe. »

Christine Jakubowicz

Puis vous trouviez votre endroit pour écrire en vous inspirant de vos notes : vous écriviez, dans le sillon de ma proposition, le texte que vous apporteriez, l’après-midi, dans l’atelier.

« Tu as mal au ventre.
Ce n’est pas l’angoisse, ce n’est pas la douleur. C’est le vertige.

Tant de végétaux, de roches, de terres, d’espèces,
de profondeurs, de climats, d’animaux, d’humains, de peaux.

Tant de façons de germer, de pousser, de mettre au monde,
de se mouvoir, de se nourrir, d’exister avec les autres.

Tant de manières d’habiter, de cohabiter, de vivre.
Tant de recherches d’eau, d’espaces de vie, de chambres à soi.

Tant d’abîmes, de chutes, d’effondrements.

Ton ventre gagne en souplesse lorsque ton regard s’arrête.
Un grand stop au kaléidoscope, au tournis du monde,
pour prendre le temps de rencontrer la matière, le vivant, le lieu.

Là, tu respires.
Tout est plus calme, plus sensible, plus proche. »

Nathalie

L’après-midi, nous partagions les textes et faisions des retours dans le cadre de l’écoute bienveillante et constructive qui fonde l’esprit de mes ateliers. Je vous donnais, en fin d’après-midi, une nouvelle proposition pour le lendemain.

« Il l’a vue qui commençait à ranger son bureau, à regrouper stylos, gomme, ciseau dans sa main et les déposer dans le pot placé devant elle. Elle rangea quelques documents dans un tiroir, passa la main sur le plan de travail pour faire tomber toutes ces petites saletés presque invisibles accumulées durant la journée. Elle se leva, jeta un coup d’œil rapide à Victor, saisit son manteau et se dirigea vers la porte. Victor s’était levé à son tour, A ce soir alors ? questionna-t-il, encore étonné qu’elle ait accepté sa proposition. Elle acquiesça d’un hochement de tête discret. Quelques collègues qui avaient tourné la tête avaient rapidement replongé leur regard sur leur écran.
La nuit était déjà tombée. Seuls semblaient exister à cet instant la lumière puissante des ordinateurs, les doigts nerveux sur les claviers, les néons enserrés dans les plafonds, la moquette rase bleu nuit.

Il sortit du bureau une demi heure plus tard. L’air était relativement doux. Comme à son habitude, il pris la direction du fleuve pour rentrer alors que le logement qu’il partageait avec Vasile se situait à peine à dix minutes de marche dans la direction opposée, en lisière de ville. Il ne voulait prendre aucun risque. Et surtout pas que ses collègues devinent qu’il habitait l’un des quartiers les pauvres à l’est de la ville.

Il prenait plaisir à marcher dans les vieilles rues qui menaient au centre ville. Il aimait d’ailleurs la nuit pour ça, regarder toutes ces fenêtres allumées, ces vies inconnues soustraites à son regard mais pourtant belles et bien présentes. Il les devinait. Il aimait s’imaginer dans une de ces pièces à la lumière douce, au dernier étage d’un immeubles en pierre, là où il apercevait les poutres des mansardes. C’était son rêve. Un appartement sous les toits, deux pièces suffiraient. Un petit coin cuisine avec un bar, deux-trois chaises hautes pour le séparer du salon. Et puis une chambre aux murs unis, blanc avec une fenêtre.

Cette marche quotidienne lui permettait de couper avec sa journée de travail, avec les conversations qu’il avait eu avec les clients. Les voix pointues des femmes pressées, les injonctions sans politesse, les suppliques surjouées, les filets de voix faussement timides occupaient encore un peu son esprit mais une fois passé la rue Pasteur, une fois arrivé près du Rhône, sa pensée se fondait dans les mouvements sombres du fleuve et il retrouvait peu à peu le silence.

Il fallait faire le vide avant de descendre comme tous les soirs dans la pièce en sous sol du pavillon de banlieue. Il savait aussi que ce soir il devrait affronter les questions de Vasile qui s’étonnerait de le voir prendre une douche, revêtir une chemise propre et ressortir. Il n’en pouvait plus de ce sourire moqueur, de ces blagues salaces, de ce pyjama noir et blanc qu’il ne quittait parfois pas de la journée. Il le voyait déjà. À peine aurait-il poussé la porte qu’il soulèverait la tête, se redresserait sur un coude, la tête dans la main, bonne journée mon gars ? Demanderait-il sans écouter la réponse, mais enchaînant pour égrener toutes les infos qu’il aura lues et entendues dans la journée, ponctuées de ces « putain, tu sais quoi… », se grattant nerveusement les avant bras ; impossible d’échapper au piège, attendre le blanc, l’angle pour reprendre la main, « ah ouais » lâcherait nonchalamment Victor en s’étendant sur le deuxième lit dressé au fond de la pièce unique, fermant les yeux en attendant que ça cesse. Une seule chose pour le soutenir, penser à Véra et rêver à cette lumière tamisée au fond d’un appartement.

Il suivit des yeux un bidon blanc qui flottait sur les remous du fleuve. Les objets aussi divaguaient, parcouraient des centaines de kilomètres, suivaient une route inconnue pour finir leur course dans un endroit improbable. Il continua d’avancer sur les quais en suivant des yeux cette tache blanche errante, perdue au milieu de l’eau.

Il devait accélérer le pas maintenant, il avait donné rendez-vous à Véra à 20h devant le cinéma Le Concorde. Il contourna les halles, repris l’avenue Clémenceau, marcha d’une vive allure et s’enfonça dans le lacis des rues qui devenait plus sombres au fur et à mesure qu’il s’éloignait du centre ville.
Il descendit les quelques marches en béton à l’arrière d’un pavillon des années 50, poussa la porte. Là sur le lit, à la place du corps lourd de Vasile dans son pyjama chiné noir et blanc, une femme était assise, immobile, les mains posées sur ses genoux. Elle avait la peau très claire, des cheveux blonds vénitien attachés en queue de cheval. Victor ne l’avait jamais vu auparavant. Il referma la porte.

***

Victor et Vasile avaient grandi dans le même quartier à Bucarest. Vasile y était arrivé à l’âge de 12 ans placé dans une famille d’accueil par une association qui s’occupait d’enfants perdus, comme on disait à l’époque.

Un jour, je te raconterai, avait-il dit à Victor mais ce jour-là n’était pas arrivé et ils n’avaient jamais ré-évoqué les années qui avaient précédé l’arrivée de son ami dans le quartier.

Au fond de lui, Victor avait bien compris comment la violence et la cupidité des adultes avaient foudroyé la candeur enfantine de Vasile. On en parlait un peu dans les familles, on mettait en garde les jeunes filles et les jeunes garçons, les enjoignant à ne pas trop s’éloigner, à ne pas suivre des inconnus dans la rue. Combien de fois avait-il décelé les traces du traumatisme dans le regard absent de son ami ? Un gouffre s’ouvrait alors pour Victor qui, quoiqu’il fasse, ne pourrait jamais rejoindre son camarade sur cette île dévastée.

Ça ne l’avait pas empêché de lui tendre la main dès le premier jour de classe. Vasile était resté mutique devant le professeur qui lui avait posé quelques questions pour qu’il puisse se présenter aux autres ; il semblait aussi désespéré que s’il allait se noyer. Victor lui avait adressé un clin d’œil et lui avait souri. A la fin du cours, il s’était rapproché de lui , si tu veux on peut jouer ensemble au foot, y a un terrain derrière l’école lui avait-il proposé. Vasile avait acquiescé timidement du menton. Il n’était pas encore l’adolescent fougueux et l’homme bavard qu’il deviendrait quelques années plus tard.

Ils habitaient à deux cents mètres l’un de l’autre. Victor passait la plupart de ses journées dehors quand il n’était pas à l’école. Sa mère élevait seule ses six enfants. Le plus jeune devait avoir à peine 3 mois à l’époque. Il ne supportait pas les pleurs de ses frères et sœurs et encore moins ceux de sa mère.
Très vite, ils avaient fait la paire tous les deux. Le foot, les virées à vélo, les bagarres… Ils avaient arrêté l’école assez tôt, voulaient gagner de l’argent et mener la belle vie.

Comment leur était venu l’idée de partir pour la France ? La mère de Victor évoquait parfois un lointain cousin qui était parti faire des affaires vers Lyon. Un soir où ils avaient un peu bu, ils s’étaient imaginés « tailler la route » avec la mobylette que Vasile venait de se payer. Cette anecdote faisait partie de la mythologie qui avait façonné leur amitié. Cela faisait bien longtemps qu’ils ne s’étaient plus raconté cette histoire.

En fait, tout a commencé à vriller quand Victor avait cherché à entrer en relation avec le cousin de France, Nicolaï.

***

Elle entendit des éclats de voix dans la rue et se leva brusquement. Elle écrivait depuis deux heures déjà. Elle avait l’impression de tourner autour d’un gouffre et ce qu’elle commençait à percevoir lui nouait l’estomac. Même si elle avait mis d’autres traits et un prénom masculin à ce visage d’enfant, celui-ci ne lui sortait pas de la tête. Tout se mélangeait d’ailleurs, l’homme japonais allongé sur son lit dans son pyjama noir et blanc, l’appartement en sous sol d’après guerre, les regards vides de cette famille dans leur voiture à Los Angeles. Et cette petite fille indienne, le front contre la vitre, désespérément seule, pleurant sur l’arrachement à soi, à sa famille, au monde. A l’humanité.

De tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires, la voix de Barbara résonnait. Oh ma mère… oh toi petite fille à l’enfance souillée.

Et à nous se disait-elle, spectateurs adultes, les questions sans réponse, l’impuissance. Elle avait passé trois jours à Arles, avait parcouru une dizaine d’expositions et des centaines de regards qui semblaient demander aux visiteurs : et vous, que faites vous de votre humanité ?

Garder son humanité pensait-elle, c’est garder son regard ouvert sur le monde. C’est ne pas baisser les yeux. C’est trouver comment tendre la main à une petite fille, la prendre dans ses bras, la serrer sur son cœur. L’écrivain est comme ces photographes qui redonnent un nom, une histoire, une voix à tous ces anonymes.

En fait, elle ne savait pas ce qui la touchait le plus, l’art de la relation qu’entretenait ces artistes avec les personnes qu’ils photographiaient ou la solitude irrémédiable de chacun des visages rencontrés. Elle aussi essayait de tendre ce fil entre elle et ces regards anonymes.

Elle regarda sa montre, il était 10h08. Elle reviendrait plus tard à Nicolaï et à cette femme aux cheveux blonds vénitien et à la queue de cheval. Elle ferma son ordinateur et partit marcher. »

Fabienne Cosset

… Sophie Calle, Yannick Haenel, Hélène Gaudy, Marie Cosnay, Fanny Taillandier, Maylis de Kerangal, Virginie Gautier, Lune Vuillemin… Comme chaque année mes propositions d’écriture s’inspiraient de la littérature qui s’écrit aujourd’hui…

« Passer le seuil et se faire seule attraper par la lumière comme une mouche par du vinaigre

Tu révèles
Je me réveille
Noir et blanc gorgés à plein
A plat l’endroit de l’envers
l’envers du décor gratté
Du bois l’écorce au peigne fin
Tu dérobes le secret de la peau
Je me perce à nu

Tu décales
Je m’écaille
Bande noire sur a-plat blanc
Un blanchet pour tirage
Entaille du paysage au scalpel
Des forêts de fer défaillent
Tu endeuilles des cicatrices
Je me dé robe

Tu tisses
Je me glisse
des vibrations tracés d’un sismographe
tresses de mailles sous un microscope
l’au delà des choses éclabousse
Son écriture dessinée en transparence
Tu la ranimes
Je suis prise dans les filets

Tu éclaires
Je chancelle
Des cendres translucides tissés de fils de gris
Graines de poussière brodées
Lisière
Cesse
Tu déplaces un peu le temps
Je me spleenne »

Sylvie Marquer

Avec les arts de faire des auteurs contemporains, en dialogue avec les photographes contemporains, nous avons cherché comment saisir ce qui cherchait, pour chacune, à se dire, pas à pas, au fil de l’atelier.

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Des naissances dans un jardin

Accompagner la naissance de vos personnages, les faire surgir ?

Le personnage ne dit rien, certes, « mais il est si passionnément désireux de passer dans la langue, d’être accueilli dans l’écriture, qu’il fait vibrer le langage en sourdine. (…) Alors le langage se met à remuer étrangement dans la pensée encore indécise de l’écrivain sollicité. Il remue, il remue, comme une eau inquiète, une lave en tourment, balbutiante. » Sylvie Germain, Les personnages.

Où se trouve l’inspiration, entre expériences et réalité et imagination ? Nous commencerons par explorer différentes sources d’écriture. Certains personnages viendront de ces espaces entre rêves et rêverie langagière où naissent les imaginations ; d’autres surgiront de vos expériences, de vos ascendances, de vos rencontres… Le deuxième jour, ils se seront invités dans vos textes, ils seront là.

« Un jour, ils sont là. Un jour, sans aucun souci de l’heure (…) Là, à la frontière entre le rêve et la veille, au seuil de la conscience. Et ils brouillent cette mince frontière, la traversent avec l’agilité d’un contrebandier. » Sylvie Germain, Les Personnages.

Dans l’atelier, pendant trois jours, alors qu’autour de nous dans le jardin jailliront les roses les lilas et les fleurs odorantes des orangers du Mexique, il s’agira d’écriture et de littérature ; de donner à ces personnages surgis dans vos textes la vie – le mystère ? la quête ? – qu’ils vous inspireront.

Qu’est-ce qu’un personnage littéraire ? Comment le rendre vivant, le mettre en mouvement, le donner à voir aux lecteurs au point qu’il reste inscrit, vivant dans leur mémoire ?

Ensemble, nous caractériserons vos personnages, leur donnerons du goût, de la chair, de la présence. Nous les verrons naître et grandir ; nous découvrirons leurs obsessions et leurs faiblesses, les lieux qu’ils arpentent, leurs abris, leur nécessité propre, leur façon d’habiter le monde. Nous chercherons leur singularité dans la langue.

« Que les corps se lèvent, marchent et l’espace de trois phrases, dans l’esprit des lecteurs, apparaissent, soient là et vivent. » Pierre Michon, Le roi vient quand il veut.

Nous utiliserons les outils de la dramaturgie pour dynamiser et complexifier vos personnages, les doterons d’un secret, les confronterons à des conflits. Texte après texte, vous les ferez progresser dans une histoire, vous esquisserez une intrigue.

Nous serons, tout le long de cet atelier, en compagnie de personnages nés de la littérature contemporaine. Pierre Michon, Laurent Mauvignier, Elizabeth George, Sylvie Germain, Maylis de Kerangal, Nathalie Léger, Michèle Desbordes, Pierre Bergounioux, Raymond Carver, Richard Brautigan, Pierrette Fleutiaux, Belinda Cannone, Régine Detambel, Jeanne Benameur, François Bon, Anne Dufourmantelle, Sophie Calle, Nicole Malinconi, Bernard-Marie Koltès, Sylvie Gracia…

Nous serons plus nombreux, le dernier jour, que les cinq ou six personnes réunies pour écrire dans l’atelier, et riches de ces autres nés de vos écritures – ces autres dont nous aurons pris soin, les accompagnant de la belle écoute de ce qui se trame et s’invente dans l’atelier.

printemps aux Buttes Chaumont

Cabanes d’écriture

Ça avait commencé par un chant, ça s’est terminé par des cabanes.

Pendant six jours, la cabane de la Pointe courte a accueilli les écritures. Ensemble, nous avons dressé des cabanes d’écriture à l’intérieur de la cabane de l’atelier. Nous n’avons pas craint « d’appeler cabanes des huttes de phrases, de papier, de pensée. »

Je l’avais imaginé et désiré, préparant l’atelier et lisant Nos cabanes de Marielle Macé, ce lien entre les lieux qui nous font écrire (thème de l’atelier) et les lieux où l’on se retire pour écrire – ces lieux (ateliers, cabanes) où se déploient dans le langage les échos du monde dont on s’est retiré.e pour écrire. Ainsi le dernier jour les ai-je invitées, avec Marielle, dans notre cabane, ces autres cabanes de quelques écrivaines qui m’avaient accompagnée dans la préparation de l’atelier.

Cabanes. Chambres d’échos. Maylis de Kerangal dit que, pour chacun de ses textes, « l’écriture doit trouver à nidifier quelque part ». Ainsi en est-il de la cuisine où elle entend, une nuit, la nouvelle du naufrage d’un bateau chargé de migrants, au large de Lampedusa. Cette cuisine devient le lieu d’ancrage d’À ce stade de la nuit ; une caisse de résonance où viennent se déployer les liens qu’éveille le nom Lampedusa, dans la nuit de cette tragédie.

« Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. […] Je rassemble et organise l’information qui enfle sur les ondes, bientôt les sature, je l’étire en une seule phrase : un bateau venu de Syrie, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa ; près de trois cents victimes seraient à déplorer. Il me semble maintenant que le son de la radio augmente tandis que d’autres noms déboulent en bande – Érythrée, Somalie, Malte, Sicile, Tunisie, Libye, Tripoli […] La nuit s’est creusée comme une vasque et l’espace de la cuisine se met à respirer derrière un voile fibreux. J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible. À voix haute, le dos bien droit, redressée sur ma chaise et les mains bien à plat sur la table – et sûrement ridicule en cet instant pour qui m’aurait surprise, solennelle, empruntée –, je prononce doucement : Lampedusa. »

Lieux à écrire, lieux où écrire… Dans le sillon d’Une chambre à soi, Juliette Mezenc explore les chambres – les cabanes ? – où les femmes écrivent, dans Elles en chambre. Ainsi nous entraîne-t-elle dans les lieux où écrivait Nathalie Sarraute (ce elle dans le texte) :

« Nous sommes dans un bar PMU, des libanais jouent aux courses et s’interpellent… Vous les entendez ? Ils parlent arabe mais s’ils parlaient français ça ne me dérangerait pas, dit-elle
peut-être
remarquez je ne suis pas difficile, je pourrais écrire même sur un banc, dans un jardin dit-elle
peut-être
mais c’est ce bistrot qu’elle a choisi, alors ?

ouverture des hypothèses
la peur de s’y mettre, le besoin pour s’y mettre de se fabriquer un cocon à la façon d’un animal qui tourne sur lui-même avant de se coucher, à la façon d’un Barthes qui tourne dans son bureau avant de se mettre au travail. Elle le dit elle-même : c’est rassurant, un bistrot… Elle y est comme molletonnée dans le bruissement des conversations, et c’est justement ce bruit extérieur apaisant qui permet le mouvement au-dedans d’elle […] Sans ces conversations, pas de mouvement, pas d’échauffement au-dedans. Sans ces conversations, pas d’isolement. Sans isolement, pas de chambre d’écriture, pas de voix qui montent et s’écrivent
et peut-être aussi la nécessité pour elle de ce bain, de cette immersion, puisque : mes véritables personnages, mes seuls personnages, ce sont les mots »

Cabanes, chambres d’échos, lieux qu’on habite, où naît l’écriture… Dans notre cabane de la Pointe courte, j’ai aussi invité Sereine Berlottier, avec des extraits de Habiter, traces et trajets.

« La première demeure n’avait-elle pas été de mots ? Ce filet de paroles, que j’avais tissé autour de toi les premières nuits, debout et nue, te portant contre moi, nous berçant l’une et l’autre, regardant dans le petit miroir qui surplombait le lavabo la forme parfaite, immense et close, la forme merveilleuse de ton crâne posé entre mes deux seins, de ton dos minuscule, de tes fesses qu’enveloppait la couche lilliputienne, adossée à la fenêtre de juillet où le ciel commençait à peine à foncer, percé d’oiseaux qui eux non plus ne savaient pas dormir, ne le voulaient plus, hésitant, qui sait, sur le chemin à suivre pour rentrer, déversant sur toi des mélopées de confidences impossibles, de promesses définitives, comprenant bien que tout ceci était sans retour, t’embobinant malgré moi, enroulant les mille et un aveux aux mille et une promesses, grisée de gratitude, de joie, de stupeur et d’appréhension, nous balançant, lèvres sèches, gorge en feu, jusqu’à ce que l’étourdissement me prenne, qu’il y ait à s’asseoir, à se taire, en regardant tes yeux noirs (ils étaient noirs alors) avec le sentiment étrange que ton corps continuait sa pulsation douce à l’intérieur de mon ventre, simultanément dedans et dehors, à présent, pour toujours, perception qui se maintiendrai plusieurs jours, puis peu à peu, imperceptiblement, s’effacerait. »

Prendre langue avec Maylis de Kerangal

Inspiration documentaire de l’atelier

    « Lire c’est entendre, voir, et instaurer un monde pour soi. […] Lire et écrire sont toujours le recto et verso d’une même présence au monde. Parfois, les écrivains disent qu’ils ne lisent pas leurs contemporains. Moi, je ne peux pas écrire si je ne lis pas. A chaque écriture, j’ai une pile de livres à côté de moi. Quand je me déplace, j’ai toujours mes carnets et plein de livres. Parfois, je ne les lis pas, mais je les ai, et c’est important qu’ils soient là. »

Ainsi parle Maylis de Kerangal, dans l’une ou l’autre des interviews qu’elle a données récemment, à Diakritik et Télérama.

Préparant l’atelier Prendre langue avec Maylis de Kerangal, je m’immerge dans son monde, dans son œuvre. Je pense en dialogue avec ses livres, je glane ce qu’elle dit de son travail dans les interviews, ce qui se dit de sa langue et de ses romans… Ainsi se constitue la collection de l’atelier, comme Maylis de Kerangal raconte qu’elle constitue, avant d’écrire, une collection d’ouvrages qui irrigueront son écriture : « Une quinzaine de livres collectés dans la bibliothèque (fictions, essais, histoire, documents, guides touristiques, atlas, etc.) ; ces ouvrages mettent en place un circuit puissant, ils n’ont pas de rapport direct avec le livre que je vais écrire, mais en donnent des échos – chacun d’eux porte l’intuition du texte qui travaille. »

Je marche sous un ciel de traîne, La Vie voyageuse, Ni fleurs ni couronnes, Dans les rapides, Corniche Kennedy, Naissance d’un pont, Tangente vers l’est, Réparer les vivants, À ce stade de la nuit, Un monde à portée de main, Kiruna.

Les livres de Maylis de Kerangal témoignent de son attention aux hommes, au monde. Les univers qu’elle écrit, elle les « infiltre », dit-elle, elle en cherche la texture. Elle saisit les situations sur le vif, s’ajuste à différents points de vue, donne voix dans une même narration à des sensibilités et des vérités multiples. « Elle déniche, jusque dans les moindres détails, la fragilité du langage, des idées, des êtres, des groupes humains », dit le critique Alexandre Gefen.

Personnages, corps, mouvements. Voix, paroles, langues. Inscription des narrations dans des lieux.

    « Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent […] les paysages qu’il peut coordonner m’intéressent […], les techniques de construction et les hommes et les femmes qui le construisent […], la concession du pont […] et donc le compromis, ce qui rend l’action possible et donc ce qui l’arrête, ce qui se négocie et ce qui échoue à l’être, ce qui dure, ce qui passe. […] Le roman colonise ma vie quotidienne (et non l’inverse) je change d’état, je pratique l’analogie à longueur de journée, je suis obsessionnelle [jusqu’à ce que je me dise] voilà, c’est ça, là, ce pont et pas un autre. Autrement dit, pas n’importe lequel mais ce pont-là dont je vais parler. »
    Maylis de Kerangal, « Devenirs du romans », Éditions Inculte.

Peu à peu, constituant cette collection, l’atelier prend corps. Des réseaux s’établissent de façon souterraine, des liens se tissent… Il ne s’agit ni de donner un cours, ni de transmettre un savoir critique sur l’œuvre, mais de concevoir le chemin qui permettra à chaque personne, dans l’atelier, de « prendre langue » en dialogue avec cette œuvre qui bouleverse la langue littéraire, préfère l’immersion sensible au surplomb, saisit la matière hétérogène et pourtant simultanée de ce qui fait l’instant présent…

    « Dans la langue maternelle je dois creuser le trou d’une autre langue, qui est celle de la fiction. Une langue qui va se séparer de la langue commune. » Maylis de Kerangal

L’atelier

    « Je suis toujours a priori très étrangère aux sujets que traitent mes livres. C’est par la méconnaissance que j’en ai, par la pauvreté qui est la mienne que j’inscris le geste littéraire. J’aime aussi rapatrier dans la langue littéraire des mots étrangers à la littérature : le langage des chantiers, de la médecine, des ados. »

Comme l’héroïne de son dernier roman, Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal « braque le réel ». Elle en donne le temps, le mouvement, les présences avec une acuité extrême – créant des langues lardées d’oralité qui crépitent, s’entrechoquent et renouvellent les chants du monde. Elle parle de l’urgence de « sortir de ces langues inaptes à restituer les expériences », et de redonner du corps à la parole.

    « C’est pour trouver la langue littéraire, pour la former, la tenir, qu’on écrit. Ce qui se joue dans l’écriture est le désir d’une langue », dit-elle,

parlant de ce beau travail qu’est l’écriture.

Maylis de Kerangal raconte les étapes qu’elle traverse pour écrire – l’atelier vous invite à la suivre. Ensemble, nous chercherons, depuis votre présence au monde, ce qui vous donnera désir de faire fiction. Nous explorerons différents états du texte, et tenterons de saisir la matière hétérogène et pourtant simultanée de ce qui fait l’instant présent. Vous chercherez comment devenir l’interprète d’un monde singulier en élaborant une langue qui le rendra vivant.