En mars 2024 je suis intervenue dans le 25° colloque de Vidéo-psy, à Montpellier ; le colloque avait pour thème la mémoire. Voici le texte de mon intervention.
Depuis 30 ans j’exerce le métier de passeuse d’écriture, c’est-à-dire que mon travail consiste à rapprocher des personnes de leur expression écrite. Je suis longtemps intervenue en tant que formatrice auprès de professionnels exerçant un métier de l’humain, dans des institutions du champ médico-social – ce pan de mon activité s’est arrêté avec la retraite. Je donne par ailleurs des ateliers d’écriture à visée littéraire qui s’adressent à des personnes qui désirent développer leur créativité par l’usage de la langue écrite.
Rapprocher des personnes de leur écriture, les accompagner à construire des compétences narratives en pratiquant l’écriture dans un cadre bienveillant, m’a demandé de m’intéresser de près aux processus de la création littéraire. Être passeuse demande en effet de connaître les obstacles qu’on affronte lorsqu’on s’essaye à risquer sa propre voix, sa propre pensée, dans l’acte d’écrire ; être passeuse demande aussi de connaître ces obstacles depuis sa propre expérience de l’écriture et d’avoir trouvé, pour soi-même, les chemins et détours qu’on proposera ensuite aux personnes qu’on accompagne dans la construction d’une suffisante confiance.
Une suffisante confiance. Cette confiance se trouve dans le goût de la lecture, dans le dialogue avec les livres amis – les livres qui nous parlent, les livres qui nous touchent. Depuis toujours je suis une grande lectrice, attirée par les auteurs que l’on dit « contemporains » : ces auteurs qui cherchent des formes neuves pour dire notre monde aujourd’hui et les imaginations qu’il suscite. Ces auteurs vivants, que l’on peut rencontrer et questionner sur comment et d’où leur vient l’écriture. C’est donc parmi ces auteurs que j’ai cherché celui dont je vous parlerai aujourd’hui pour vous montrer, d’une part comment la mémoire irrigue la création littéraire, et d’autre part comment elle est transformée par le processus d’écriture.
J’ai volontairement écarté les auteurs qui écrivent des autobiographies, car cette écriture-là pourrait nous entraîner à croire qu’il serait possible de saisir LA vérité d’une vie en l’écrivant. Or écrire est toujours une invention. Même si l’on cherche à retranscrire ses souvenirs le plus fidèlement possible, l’expérience n’est pas transposable telle quelle dans un texte : on écrit l’une des traductions possibles de ce qui a été vécu – une reconstruction de ce qui a eu lieu.
JB Pontalis, psychanalyste, écrivain et éditeur, dit de nos mémoires (dans Traversée des ombres), qu’elles sont sélectives et lacunaires, constituées uniquement de fragments. Ces fragments, écrit-il, « sont comme des minéraux très durs, très résistants, qu’épargne la corrosion du temps, ou comme des îlots disséminés en un archipel détaché de la masse du continent. »
La métaphore utilisée par JB Pontalis – ces îlots disséminés de la mémoire – m’intéresse car elle laisse entendre que la mémoire est en grande partie souterraine, c’est-à-dire inaccessible à la conscience. Je me propose de vous montrer que la création littéraire puise son énergie dans ces strates souterraines de la mémoire, conduisant les auteurs à s’aventurer dans des zones très reculées d’eux-mêmes ; qu’ils en rapportent un matériau dont ils ne prennent souvent connaissance qu’en l’écrivant.
J’ai donc choisi, pour vous parler des liens qu’entretiennent mémoire et création littéraire, un auteur qui écrit des fictions, c’est-à-dire un auteur qui invente des mondes et des personnages pour donner corps à ce qui cherche, en lui, à se dire : Laurent Mauvignier.
Laurent Mauvignier est l’auteur d’une douzaine de romans aux éditions Minuit. C’est un écrivain qui sonde l’incommunicabilité entre les êtres, les zones d’ombre et la complexité de nos vies ; un écrivain qui donne voix aux laissés pour compte en ne quittant jamais une posture à hauteur d’homme, de femme, ou d’enfant : en ne cédant pas à la facilité d’un point de vue surplombant.
- « Si j’aime si profondément le roman », écrit Mauvignier, « c’est qu’il est par essence humain, parce qu’il met l’expérience humaine au centre de tout, y compris dans sa noirceur et sa banalité. Son utopie, son horizon, c’est de vouloir nommer chaque visage, rendre à chacun la singularité et la complexité de sa vie. »
Plutôt que de vous parler de création littéraire de façon théorique, je vais vous inviter à entrer dans l’atelier de Laurent Mauvignier en m’appuyant sur la lecture de ses romans d’une part, et sur celle de ses entretiens sur l’écriture avec Pascaline David, d’autre part (entretiens publiés en 2020 sous le titre Les motifs de Laurent Mauvignier).
Lors de ces entretiens sur l’écriture, Laurent Mauvignier détermine trois expériences qu’il considère comme fondatrices : l’expérience de la douleur et de la solitude lors d’une hospitalisation de plusieurs semaines, alors qu’il est âgé de 9 ans ; l’expérience, lors de cette hospitalisation, des violences dans la langue ; le suicide de son père, traumatisé par la guerre d’Algérie, quand il a 16 ans.
À l’hôpital à 9 ans, l’expérience de la solitude et de la douleur.
« Je viens d’une famille ouvrière, à la campagne, en Touraine […]. Mon père était ouvrier, après il a été éboueur, et ma mère était femme de ménage. […] L’enfance, ce sont les expériences fondatrices, dont la première a été celle de l’hôpital – je devais avoir neuf ans – où je suis resté quelques semaines. » Une expérience très forte « de la solitude, ou plutôt d’un arrachement, car nous vivions à la campagne et l’hôpital était loin. »
« C’était très violent, l’hôpital. Et je me battais, je veux dire physiquement. Contre les adultes, je mordais, je tapais, je donnais des coups de pieds. Une fois, ils s’y sont mis à huit pour me faire une piqûre. J’étais très en colère, j’étais, je dirais, ébouillanté par la colère, une partie de cette colère ne m’a jamais quitté. »
Les traces inscrites dans la mémoire de l’auteur par cette expérience de son hospitalisation, nous les retrouvons lorsqu’on interroge Mauvignier sur l’écriture d’une scène de son dernier roman, Histoires de la nuit, où un personnage, Christine, laissée pour morte après avoir reçu un coup de couteau, revient lentement à la conscience. Mauvignier raconte qu’il se demande comment il peut incarner ce que Christine vit à ce moment-là, comment elle revient à la conscience, « l’ébranlement intérieur que ça produit ». Alors il dit : « je vais chercher en moi, dans mes souvenirs […] j’ai connu l’expérience de l’hôpital […] quelque chose s’est inscrit de la violence faite au corps […]. J’ai su, autrefois, ce que c’est que de ne plus oser bouger parce qu’on se dit que si on bouge d’un millimètre, on va hurler ou se démembrer et tomber en miettes. Ça, mon corps s’en souvient. »
Cette mémoire très ancienne du corps à laquelle Mauvignier fait appel pour déployer une scène très difficile à écrire est une mémoire sans mots, une mémoire de sensations – des sensations qu’il va devoir traduire, détail sensible après détail sensible, dans une langue d’écriture qui transformera l’expérience sensorielle en une scène littéraire qui rendra ce moment-là de la vie de son personnage vivant pour les lecteurs.
J’ajouterai ici, au sujet de ce dernier roman paru en 2020, que Mauvignier raconte qu’il n’a compris d’où lui venait la nécessité d’inventer Histoires de la nuit qu’en arrivant au dernier paragraphe du roman, c’est-à-dire après avoir écrit 635 pages ! Alors il s’est dit : « nous y voilà ! Je vois précisément de quels traumas de ma propre enfance cela vient. » 635 pages avant de reconnaître la blessure qui est la source souterraine du roman… Alors il dira : « au fond, j’ai écrit le livre pour trouver cet endroit dont j’ignore presque tout au départ. »
Deuxième expérience fondatrice :
l’expérience, lors de cette hospitalisation, des violences dans la langue.
« À l’hôpital, on essaie de vous rassurer. Les mots se vident de leur sens, se font sucrés, douceâtres, vous commencez à percevoir […] que les mots servent à vous endormir. […] Ma mère ne pouvait pas venir tous les jours, mon père devait prendre son après-midi pour l’emmener […] ça voulait dire de l’argent en moins pour la famille. Ça, je le savais […] et j’entendais la fragilité de leurs voix quand elles mentent ou tentent seulement de vous bercer pour rendre l’absence supportable. »
« Il y avait cette violence dans la langue, mais il y avait aussi une autre violence, sociale celle-ci, plus puissante encore, et toujours liée à la parole. Je revois mes parents dans l’entrée de la chambre, complètement abasourdis, avec des médecins qui leur parlent dans des termes très techniques. Mes parents qui ne comprenaient pas ce qu’on leur disait. Je ne comprenais pas plus, d’ailleurs, mais je comprenais qu’ils ne comprenaient pas. C’était terrible. Ce n’était pas possible. Ça ne peut pas servir à ça, les mots ne peuvent pas servir à ça. »
Cette première expérience traumatique est, je le pense, tant à l’origine de la nécessité d’écrire de Mauvignier que de l’éthique qu’il donne à son travail d’écrivain : « la littérature doit toujours être du côté du contre-pouvoir », dit-il. « Il y a des gens qui vous écrasent, qui veulent vous dominer par le langage. […] Écrire, c’est travailler à détruire ce langage de pouvoir et de mépris de classe. »
Ainsi cette expérience fondatrice le conduira-t-elle à chercher, dans ses romans, une parole qui fera lieu de vérité entre les êtres. Et, citant Kafka, il ajoutera qu’il s’agit de « trouver une parole vraie d’homme à homme ».
Troisième expérience fondatrice :
le suicide de son père, traumatisé par la guerre d’Algérie.
« Je venais d’avoir seize ans quand mon père s’est suicidé. Il y a eu une telle violence à la maison, je pense qu’il me faudra toute une vie de travail pour cerner la monstruosité de cette violence, pour l’approcher, la regarder – je ne parle même pas de la comprendre. […] Cette violence de la mort de mon père, j’ai voulu y répondre en écrivant tout de suite, quasiment le jour même, ou peut-être le lendemain de sa mort. Je me revois, prenant mon bloc de papier et mon stylo-bille bleu d’écolier, commençant à écrire. Et puis d’un seul coup, l’évidence que le réel est tellement écrasant que [l’écriture] ne peut rien devant une telle dévastation. […] J’ai rangé mon papier et mon crayon et je n’ai pas écrit pendant des années, me promettant de ne plus jamais y toucher. »
L’échec de saisir la violence infligée par le suicide de son père de manière frontale, en écrivant au moment même des faits, va se transformer, souterrainement, pendant des années, et venir irriguer la première œuvre, écrite quinze ans après. Ce processus de maturation détournera en outre Mauvignier de l’écriture autobiographique (chercher à saisir le réel de manière frontale) et l’orientera vers l’écriture de fiction.
De la mémoire du suicide de son père naîtront ainsi deux romans : le premier, Loin d’eux, explorera la douleur de l’entourage d’un jeune suicidé en mettant en lumière l’incommunicabilité entre les êtres d’une même famille ; le deuxième roman, Des Hommes, naîtra des liens que fait Mauvignier entre le suicide de son père et son expérience traumatique de la guerre d’Algérie – expérience dont son père n’a jamais pu parler.
En 1999, paraît le premier roman, Loin d’eux.
Mauvignier a alors trente ans. Dans ce premier roman, il met en scène le suicide d’un jeune homme, Luc, et l’incompréhension que ce suicide provoque dans son entourage, donnant peut-être voix à la douleur qu’il a lui-même éprouvée au moment du suicide de son père :
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« L’impression d’avoir changé de vie d’un coup, d’être passé de l’autre côté de la fin du monde. »
Dès la première page, on entre de plein pied dans la tête de Geneviève, la tante de Luc, par un monologue intérieur qui raconte les circonstances de sa disparition. Puis la douleur du père, de la mère, de l’oncle et de la tante, se diront par des monologues intérieurs qui donneront successivement la parole à chacun d’eux. Mais, face à la dévastation de ce suicide, face « au silence d’éternité pour chacun de nous, en une seconde, le trente et un mai quatre-vingt-quinze, à seize heures », ces voix se montrent d’autant plus perdues que cette famille ne dispose pas des mots qui lui permettraient d’exprimer sa douleur.
De loin en loin, la voix d’outre-tombe de Luc s’intercale entre les monologues de ses proches et vient dire combien le silence et l’incommunicabilité étaient devenus irréversibles, entre ses parents et lui.
L’effort de comprendre le désastre du geste de son fils conduit le père de Luc à se demander si son fils ne serait pas « mort des mots enfouis qu’on se repasse de père en fils comme si, de génération en génération, tout ce que les vieux n’avaient pas pu dire c’était les jeunes à leur tour qui le prenaient en eux ». Et l’on pense, lisant cette phrase, au silence du père de Mauvignier sur son expérience de la guerre d’Algérie.
La colère contre les mots qui ne disent pas « ces choses sans nom qui vous tordent le ventre et qu’on ne sait pas nommer » résonne dans le grand silence laissé par le suicide de son père dans la vie de Mauvignier adolescent – « ces mots enfouis » qu’il exhume en écrivant.
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« Et après ne sont restés que nos corps, seuls, ensevelis dans le silence. »
Mais, s’il nous est possible de faire, après coup et de l’extérieur, les liens que je tisse ici entre l’expérience du suicide du père et le thème de ce premier roman, Mauvignier dit bien qu’il n’en sait rien lui-même, au moment de se mettre à écrire. Voyez comment il raconte la venue de ce premier livre, après des années de tentatives infructueuses :
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« J’ai ouvert une page vierge sans me poser la moindre question, sans projet, sans idée, sans rien, et j’ai écrit les premières pages de Loin d’eux. […] D’un seul coup j’ai vu le texte apparaître sous mes yeux. D’un seul coup […] j’accepte de lâcher prise […], à ce moment-là j’écris, ça écrit, ça vient vers moi dans une langue que je reconnais, que je connais, et je reste saisi devant ce tremblement, parce que tout de suite je comprends ce qui se passe. »
Ce qui se passe, c’est la naissance de l’écriture littéraire par la création d’une forme, qui est cette succession de voix intérieures sans aucune autre narration que ce que chacune des voix va, tour à tour, délivrer de l’histoire de Luc et de sa famille.
Quand Mauvignier dit qu’il reconnaît la langue qui surgit lors de l’écriture de ces premières pages, je me souviens qu’il raconte que son père a toujours souhaité qu’il s’extraie de leur condition ouvrière par la maîtrise de la langue :
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« ça faisait des années que j’attendais de l’écriture qu’elle m’éloigne de là d’où je viens, pour être fidèle à cette idée de mon père de me servir de la langue comme moyen d’ascension sociale, et je découvre que […] la langue ne sert pas à fuir là d’où l’on vient, elle sert à y revenir, à accomplir ce retour sur soi sans lequel il n’y a pas de libération possible. […] Ce qui est terrible […] c’est d’accueillir l’acceptation douloureuse de ce que l’on ressent, de ce qui est le cœur, peut-être, de notre vie. C’est ça qui est difficile. »
Accueillir l’acceptation douloureuse de ce qui est le cœur de notre vie. J’insiste sur le fait que Mauvignier, comme de nombreux autres auteurs, dit ne pas savoir où va l’entraîner l’écriture d’un livre lorsqu’il commence à l’écrire, comme je vous le racontais au sujet d’Histoires de la nuit. C’est bien souterrainement que la mémoire vient irriguer le cours de l’écriture ; c’est bien souterrainement que le processus de création oriente l’auteur vers ce qui demande à être écrit – qu’il écrira selon l’éthique de l’écriture que ses expériences fondatrices ont forgée : une parole vraie, d’homme à homme.
Cinq romans et dix ans plus tard, Mauvignier publie Des hommes, en 2009.
Fort de l’expérience d’écriture et de publication acquise pendant dix ans, Laurent Mauvignier s’attaque alors aux non-dits de la guerre d’Algérie et à la blessure impossible à guérir de son père qui, appelé en Algérie, en était revenu traumatisé par l’expérience dont il n’a jamais pu parler. (On retrouve ici ces mots enfouis que les vieux n’ont pas pu dire et que les jeunes prennent en eux, annoncés par le père de Luc dans le premier roman.)
Avec Des hommes, Mauvignier veut montrer l’onde de choc qui continue, quarante ans après, de hanter les anciens appelés – cette onde souterraine à l’origine du silence de son père (et de son suicide ?) ; cette onde qui passe du père au fils et vient mobiliser le processus créateur en chargeant l’écriture d’extraire cette guerre du silence qui la recouvre.
Mauvignier donne, comme dans ses précédents romans, la parole aux laissés-pour-compte du langage. Il avance pas à pas et construit son récit selon la dynamique d’une révélation progressive des souvenirs et des fantômes qui hantent ses deux personnages principaux.
Traumatisme de la guerre, violences innommables subies et agies, haine des arabes qui en résulte, racisme à bas bruit, racisme ordinaire… toutes ces pensées sont l’objet d’un refoulement collectif – « ces pensées bien enfouies dans les plis des souvenirs », écrit Mauvignier.
Quatre parties structurent le récit : Après-midi, Soir, puis, à la moitié du roman : Nuit – qui est le récit Algérien. Et enfin Matin, sur les 15 dernières pages du livre.
La partie Après-midi ouvre Des hommes sur une scène d’anniversaire, quarante ans après la guerre d’Algérie, dans un village inspiré du village d’enfance de Mauvignier (qui dans ses romans prend le nom de La Bassée). Le narrateur s’appelle Rabut ; il est un ancien appelé en Algérie, aujourd’hui homme intégré à la communauté dans laquelle se déroulera le drame. Rabut est le cousin de Solange, dont on fête l’anniversaire. Bernard, lui, est le frère de Solange. Lui aussi a fait la guerre en Algérie. Il est « un gars perdu et déglingué par la vie » qui vit dans un taudis ; on le surnomme Feu-de-Bois car il est toujours très sale et « pue atrocement le feu de bois ». Vivant des aumônes de ses proches, il offre à sa sœur, pour son anniversaire, une broche qu’aucun des témoins « n’aura jamais les moyens d’offrir à personne », ce qui provoque la colère de la communauté.
Dans ce contexte hautement conflictuel, la présence à cette fête d’un immigré d’origine algérienne, Chefraoui, va réveiller les plaies anciennes. Cet employé municipal fait à Feu-de-Bois l’effet d’une « image impossible venue brouiller le réel », « comme un compte à régler vieux de quarante ans », un compte à régler qui vient dire : « non, ce n’est pas fini, on croyait que c’était fini mais ça n’est pas fini. »
Ensuite vient la partie Soir, toujours racontée par Rabut : Feu-de-Bois, très ivre, blessé et furieux d’avoir été renvoyé de la fête par sa sœur, s’est rendu chez Chefraou et s’est introduit dans sa maison, terrorisant femme et enfants, saccageant la cave, tuant le chien. Les gendarmes et les notables du village racontent les faits à Rabut. Celui-ci commence à dessiner les contours du conflit algérien enfoui dans les mémoires – cette guerre encore en vie qui vient de faire effraction dans le présent.
Avec la partie Nuit, on change brusquement de temporalité et de lieu : on est propulsé dans la vie d’un camp militaire à proximité d’Oran, dans les dernières années de la guerre d’Algérie, dont Rabut et Feu-de-Bois ont partagé l’expérience. Tout à coup on découvre la peur au ventre des jeunes soldats, l’ennui des journées si longues, la chaleur harassante, la traque de l’ennemi invisible, le sommeil qui se refuse, le mal du pays de ces jeunes appelés venus « se faire croire qu’on est là pour quelque chose comme des idées, un idéal, une grandeur quelconque, un projet de civilisation comme l’indique l’une des brochures » qu’ils ont reçues en arrivant.
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« Où tu caches les armes ?
Où tu caches les armes, dis-le.
La première fois qu’on le frappe, il ne bronche pas, à peine s’il sursaute, s’il cligne des yeux. […]
Les armes ?
Où elles sont, dis-le.
Il les regarde et ne répond pas.
Où est-ce qu’ils se planquent ?
Non, il fait signe que non.
Où ça, tu le sais.
Dis-le.
[…] Ils sont deux soldats très près de lui et lui lancent des petites claques du bout des doigts, sur le crâne, derrière la tête, dans la nuque.
Les armes, où elles sont ?
[…] On entend le bruit sec des claques. Le garçon reste droit. On entend les claques, de plus en plus fortes, sur les joues, sur les yeux, sur le front, il fronce les sourcils, on voit le tressaillement des muscles des mâchoires et il retient son souffle […] on le fouille et on ne trouve rien sous les vêtements que le tremblement de tout son corps […]. Ils sortent. Ils sont sur le pas de la porte lorsque Nivelle se retourne, sans prévenir, d’un mouvement sec et mécanique sans réfléchir on dirait il revient sur ses pas, quelques foulées, le corps raide ; il fait quelques mètres et prend son pistolet dans son ceinturon et sans regarder sans réfléchir droit devant s’approche du garçon et lui tire une balle dans la tête. »
Ce récit algérien fait irruption dans le roman ; il en occupe la moitié. Tout à coup on ne sait plus qui raconte. Une voix surgie du passé vient fracturer le refoulement pour « révéler la puissance de sidération et la monstruosité des événements », leur « surgissement dans la banalité du quotidien », comme le dit Mauvignier lorsqu’il explique la difficulté de faire revivre cette guerre telle qu’il imagine qu’elle a été vécue par les appelés – et par son père.
Alors vient le récit de l’horreur, la violence inouïe. L’atrocité nue nous est livrée telle qu’a pu la vivre Feu-de-Bois, sans recul ; cette atrocité qu’il ne pourra jamais oublier. Cette atrocité qui est révélée à Mauvignier dans le processus d’écriture.
Dans le livre de ses entretiens avec Pascaline David, Mauvignier revient sur la façon dont les révélations délivrées par l’écriture interagissent avec le travail de construction du roman : « les choses se construisent en même temps qu’elles se révèlent. Et on ne sait jamais si elles se révèlent ou si elles se construisent d’abord. C’est-à-dire qu’il y a une façon d’accueillir quelque chose qu’en même temps on est en train de construire. »
Accueillir les violences sans mots exhumées par le processus d’écriture ; mais aussi construire l’histoire qui racontera comment ces violences ont été refoulées.
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« On avait renoncé à croire que l’Algérie c’était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c’est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c’est toujours des salauds qui la font à des types bien et là il n’y en avait pas, c’était des hommes, c’est tout, et aussi parce que les vieux disaient c’était pas Verdun, qu’est-ce qu’on nous a emmerdés avec Verdun, ça, cette saloperie de Verdun. »
Dans le roman, un appelé revenu en France après la guerre raconte : « Moi, quand je vais au bistro, les gens qui ne m’ont pas vu depuis longtemps me regardent et me disent que j’ai maigri et que maintenant j’ai l’air d’un homme.
Oui, c’est ça, je suis un homme.
Ils demandent comment c’était l’Algérie, et parfois, ceux qui s’intéressent disent que c’est dommage, tout ça pour rien. Mais quand même ils sont contents que tout soit terminé et puis. Et puis ils passent à autre chose, »
Et tandis que tout le monde passe à autre chose, « on pleure dans la nuit parce qu’un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu’on ne sait pas se les dire à soi-même. »
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« Et alors on verra des images et on sentira des odeurs et on aura des pensées qui s’imprimeront dans la mémoire aussi profondément que les lames des fells dans la chair des malheureux. […] On ne sait pas ce que c’est qu’une histoire tant qu’on n’a pas soulevé celles qui sont en-dessous et qui sont les seules à compter, comme des fantômes, nos fantômes qui s’accumulent et forment les pierres d’une drôle de maison dans laquelle on s’enferme tout seul, chacun sa maison. »
La construction progressive de l’histoire permet le soudain surgissement de la mémoire qui hantait les deux personnages principaux du roman. Cette construction narrative a été irriguée par le processus d’écriture qui, lui, extrayait les fantômes tapis dans les mémoires souterraines de l’auteur, sous le silence du père.
Sept ans plus tard Mauvignier publie Continuer, en 2016.
Si les liens avec sa propre histoire me paraissent moins évidents que dans les deux romans dont je viens de vous parler, j’ai malgré tout désiré vous parler de ce récit, lui aussi structuré autour de la révélation progressive des traumatismes qui hantent la mémoire du personnage principal.
Dans ce roman, Sybille est une sorte de naufragée, de survivante. Elle élève seule son fils Samuel, dix-sept ans, qu’elle attend toute une nuit alors qu’il a été emmené au commissariat pour avoir participé à des violences lors d’une fête. Elle lui laisse une série de messages dans la nuit et se sent « pitoyable, honteuse d’elle-même et sans perspective, sans avenir, en pleine nuit, dévastée, la main crispée sur le nœud de la ceinture de sa robe de chambre, meurtrie et si seule ».
Mauvignier a raconté par quels déclics lui est venue l’écriture de Continuer : « Je lis dans Le Monde l’histoire d’un homme qui emmène son fils à cheval au Kirghizistan. Je me mets à me demander si une femme aurait pu faire ça, emmener son fils à cheval au Kirghizistan ? […] Vient l’image de cette femme dans son peignoir qui attend dans la nuit. Son peignoir a été lavé au moins 353 fois. Elle écrase ses cigarettes dans un cendrier en fer blanc. Elle est épuisée, il est trois heures du matin ; c’est une mère qui s’inquiète pour son fils. »
Dans le livre de ses entretiens sur l’écriture, Mauvignier raconte : « La femme en peignoir je l’ai vue beaucoup parce que j’ai vu la solitude de ma mère, même si elle n’a jamais fumé et si elle ne ressemble pas à cette image. Mais il est évident que c’est une image qui réactive quelque chose, qui vient de quelque part. »
La solitude de sa mère… cette mère, victime collatérale du traumatisme de la guerre d’Algérie pour avoir vécu avec un homme qui n’en était jamais revenu ? Cette mère anéantie par la douleur du suicide de son mari ? Peut-être Mauvignier tente-t-il de consoler la désolation de sa mère en lui attribuant, par la fiction, la force de caractère qui conduit Sybille à partir seule avec son fils à cheval au Kirghizistan, pour le sauver de la dérive, alors qu’on lui a bien dit que c’était une connerie.
Alors va se dessiner la construction impeccable du roman, en allers et retours entre les aventures que Sybille et Samuel vivent au Kirghizistan et le chemin de reconstruction de sa mémoire par Sybille qui, écrivant son journal pendant le voyage, descendra strate après strate dans sa mémoire jusqu’à en extraire l’événement traumatique qui a fait basculer sa vie en la privant brutalement du goût de vivre.
« La raison pour laquelle j’écris ce texte, l’essentiel, c’est l’espace mental de Sybille », écrit Mauvignier : « comment, par effraction, son passé, les rêves aussi, vont télescoper ce voyage géographique et ouvrir une autre dimension, qui est indispensable. C’est le cœur du livre. »
Cette autre dimension, c’est la mémoire du personnage – les émotions et les valeurs nées de ses expériences singulières, des différentes vies qu’elle a vécues –, cette mémoire qui donne la complexité de ce personnage.
Ce roman a été écrit dans l’après-coup des attentats de janvier 2015. Mauvignier disait alors qu’il ne voulait pas céder au pessimisme, à l’accablement ambiants. Ainsi a-t-il puisé dans la mémoire du chagrin de sa mère l’invention d’une histoire qui renverse le cours tragique des choses par la force de vie déployée par une femme qui refuse la fatalité de voir son fils sombrer.
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Nathalie Sarraute écrivait : « Les mots servent a libérer une matière silencieuse bien plus vaste que les mots ».
Ainsi en est-il du rapport qu’entretiennent mémoire et création littéraire. L’une, la mémoire, est ce vaste continent d’éprouvés ayant inscrit des traces sensibles (des images, des affects, des traumas…) dans des contrées reculées de la personne, en-deçà du langage : cette matière silencieuse dont parle Sarraute. L’autre, la création littéraire, ne dispose que des mots pour donner forme à ce qui bruit, aux confins de la conscience, et demande à trouver forme dans le langage.
Laurent Mauvignier, lorsqu’il revient sur son processus d’écriture, parle des blessures qui sont les sources souterraines de ses romans. Il dit aussi qu’il écrit ses romans en ignorant tout de ce lieu – cette source – au moment où il se met à écrire.
Lorsque je parle de l’écriture dans mes ateliers, j’utilise la métaphore de la rivière souterraine. Je dis que pour écrire, il faut parvenir à faire taire sa tête pensante pour écouter le chant de la rivière. Je dis que la rivière, si on guette son chant avec patience, si on parvient à l’entendre, montrera le chemin vers ce qui cherche, en soi – ou à travers soi –, à se dire.
À Laurent Mauvignier, la rivière a désigné la solitude effrayante d’un enfant à l’hôpital, la douleur qui s’empare du corps, les mensonges et violences véhiculés par la langue, le choc inouï d’une disparition, l’empreinte de la douleur d’une mère… De cette matière silencieuse sont revenues des images, ont surgi des affects enfouis, sont nées des nécessités de dire, de créer.
Laurent Mauvignier a prêté l’oreille au chant de la rivière. Il a écrit, encore écrit. Alors l’écriture a révélé, mot après mot, phrase après phrase, cette matière dont parle Sarraute ; elle a, en chemin, exhumé certains des fantômes tapis sous les silences qui hantent nos mémoires. Ainsi sont nées ces histoires habitées qu’invente la création littéraire – ces histoires qui disent l’expérience humaine et nous touchent car elles donnent sens au chaos.
Je laisserai, pour finir, la parole à Laurent Mauvignier et à cette éthique de l’écriture constituée dès son enfance qui conduit depuis son travail d’écrivain :
- « Les livres qui font naître la complexité du monde, son épaisseur, à partir de la singularité des êtres, des expériences humaines, peuvent nous donner à penser la violence, les attentats, la solitude, mais aussi la solidarité, le partage, le besoin de vivre. Et nous montrer comment chaque vie est irréductible, irremplaçable. Voilà ce qu’un roman peut dire, ce à quoi il faut toujours ramener les choses et à partir de quoi on les interroge : la vie. »
Je vous remercie.
Claire Lecœur
Les ouvrages de Laurent Mauvignier qui m’ont accompagnée pendant l’écriture de cet article :
Les Motifs de Laurent Mauvignier, entretiens sur l’écriture avec Pascaline David (Diagonale, 2020).
Loin d’eux, roman (Minuit, 1999).
Des hommes, roman (Minuit, 2009).
Continuer, roman (Minuit, 2016).
Histoires de la nuit, roman (Minuit, 2020).
