Je te parle à toi – covid 19

Tous les jours, à 14h30, je te parlerai désormais par voie de connexion numérique, tous les jours, le temps que durera le confinement, à 14h30, la psychologue sera à tes côtés tandis que je te parlerai de derrière mon écran, elle tiendra la tablette qui permettra notre connexion – elle, ou quelqu’un d’autre pendant ses jours de repos.

Tu es là, je te vois le premier jour, le lendemain de ta sortie de l’hôpital, après la peur qui enflait démesurément tandis que s’égrenaient les jours, vingt-et-un jours sans te voir ni te parler – vingt-et-un jours de conscience aiguë de ta vulnérabilité livrée à des mains étrangères, dans cet état d’urgence et de détresse où la crise du covid 19 a plongé les soignants – la peur de t’imaginer mourir séparée des tiens.

Tu es là, je te vois, je lance vers toi toute la douceur du monde dans ma voix face à ton visage en gros plan sur l’écran de mon ordinateur – je te vois, je vois la très grande fatigue dans tes yeux, tu es si loin ; si loin et si fragile. Comme le dira Wajdi Mouawad au jour 18 de son Journal du confinement, « j’ai envie de demander pitié à ce jour qui arrive », de demander pitié à la mort qui ne t’a pas encore prise, de demander à la vie de déposer une caresse sur ton front, ce front que je ne peux pas toucher, oui, là, entre tes deux yeux, à l’endroit où certains situent le troisième œil – cet œil de l’âme disent-ils – ; que cette caresse te donne la force d’attendre que nous nous retrouvions, que je te serre dans mes bras, que tu me reconnaisses parce que je serai là, à côté de toi, que je te parlerai, à toi qui alors m’entendras.

« Personne ne sera là tout à l’heure pour chuchoter à l’oreille des agonisants les dernières paroles réconfortantes auxquelles nous avons tous droit. Tu es sur le point d’entreprendre la traversée de la vallée escarpée de la mort, tu vas mourir, voilà ce qui t’arrive, tu va mourir mais moi qui t’aime, je suis là et je te parle, je te parle à toi, […] toi mon cœur, toi mon âme, toi, je vais te guider et guider ton voyage dans l’obscurité du chemin, […] si tu m’entends toujours, fais de ma voix un chemin pour aller au cœur de cette nuit lumineuse qui nous attend tous, et parce que, moi vivant je te parle, tu ne trébucheras pas en chemin, parce que je te parle, tu ne craindras pas de t’égarer et, au dernier jour de ta vie, tu sauras encore, et jusqu’après la vie, combien je t’aime », dit Wajdi Mouawad et je te regarde, et je te couvre de caresses avec mes mots, avec les tonalités de ma voix plutôt, car les mots, comment dire, ont pour toi perdu leur sens.

Gros plan sur ton visage, tes yeux dans le vague, tu n’accroches pas l’image, tu ne me vois pas – d’où vient cette voix abstraite, mais pourtant familière ? De très loin, je lance vers toi mes phrases car comment m’adresser à toi autrement, moi qui n’ai que les mots pour te rejoindre ? Alors je te parle de ce très long voyage dont tu reviens, ce si long voyage et l’absolue solitude de ce temps que tu ne peux ni mesurer, ni compter, et je t’accueille, je nomme les soignantes et la chambre et les objets dont tu es entourée, je te dis mon grand bonheur que tu aies vaincu ce méchant virus – cet affreux virus qui nous interdit de nous voir -, et je te vois fermer progressivement les yeux, et je me dis que ma voix te berce, et je dis à la psychologue qui nous écoute que je lis la tristesse sur ton visage, et là, tout à coup, tu te redresses, tout à coup tu t’éveilles et je vois tes lèvres bouger, et aussitôt je joue la musique de l’émerveillement avec mes mots, « bienvenue ma petite maman ! »

« À demain, ma petite maman, à demain ! » Le troisième jour de nos rendez-vous, plaçant très haut le son clair de mon « à demain ! », à ce moment-là je te vois chercher ta respiration, chercher un son, produire un son, et la psychologue à côté de toi me dit « elle vous a répondu à demain ! »

Merveille de ton éveil soudain. Mais dès le lendemain, la mort si proche avec la vision plein écran d’une vieillarde égarée abandonnée dans son lit par une soignante remplaçante, me dit-on, plus aucun signe, rien ; embrasement de l’imagination de ces longues heures sans autre présence à tes côtés que celle, inquiète, affairée, d’une soignante qui va au plus vite, sans attention pour la violence des gestes qui manipulent un corps s’ils ne sont pas accompagnés de paroles et de sourires, non, ce jour-là, rien, que les mots de ta fille lancés dans le vide, à 14h30. Désastre de ton isolement.

Sur le mur, en face de ton fauteuil, dans ta chambre de l’ehpad, j’ai accroché le portrait de deux enfants. C’est une photo datant des années 1900, une vieille photo que, depuis que tu as plongé dans ta maladie, tu regardes intensément. Tout comme tu riais avec éclat lorsque ta dame de compagnie t’emmenait en fauteuil roulant au parc à côté de l’ehpad, lorsque tu regardais les enfants jouer, la vision de ces deux enfants te met en joie. Un garçon et une fille, dont les traits des visages ont probablement été soulignés à la plume, deux jeunes enfants endimanchés regardant l’objectif sans sourire, sans expression – quelque chose de l’enfance nue livrée à l’autorité du photographe. J’ai insisté pour qu’on te remette dans ton fauteuil, pour qu’entre nos rendez-vous quotidiens tu puisses retrouver la source active de tes rêveries dans la contemplation de cette image d’enfance.

Heureusement, les voix des spécialistes s’élèvent désormais.

« On est à la limite de l’humanité, dans cette histoire, c’est une tragédie », dit le Dr Serge Hefez sur TF1, « pouvoir accompagner les personnes âgées, nos parents, dans leurs derniers moments, pouvoir être avec eux, fait partie de notre humanité commune, on ne peut pas, même au nom du covid 19, faire l’impasse là-dessus » – « accompagner une personne âgée, c’est comme accompagner un enfant, ce sont des personnes qui sont très angoissées, qui ont besoin d’entendre les voix familières, qui ont besoin de présence, d’être rassurées, caressées » – « priver les familles de cet accompagnement est une grave erreur psychologique » – « il n’y a rien de pire que de savoir que votre parent va mal et que vous ne pouvez pas être auprès de lui. » Et le médecin de raconter que sa propre mère vient de mourir du covid 19 dans un ehpad, que lui aussi, il lui parlait par skype, mais « le contact skype pour les personnes âgées, ça ne leur dit pas grand chose. » Il raconte alors que la directrice de l’ehpad lui a permis de passer les derniers moments avec sa mère et qu’en sa présence, « je l’ai vue sourire, je l’ai vue revivre, je l’ai vue sortir de la nuit de la démence pour s’apaiser, elle est morte peu de temps après. »

Sortir de la nuit de sa démence, dit le médecin ; la ramener parmi nous, dis-je, moi qui ne suis pas médecin. Et je repense à Wajdi Mouawad qui parle des promesse qui fondent notre humanité : « celui qui est dans l’incertitude de la vie sera aidé par le reste de la tribu. »

« Je suis inquiet pour nos anciens déjà seuls et qu’il ne faut plus ni voir ni toucher de peur de les tuer. Ils mourront plus vite mais seulement de solitude », écrit le professeur Gilbert Deray, de l’hôpital Pitié-Salpêtrière, sur sa page Facebook.

« Le temps presse pour les résidents en Ehpad qui sont atteints dans leur intégrité, psychique ou physique […]. Combien de seniors vont se résigner à faire la glissade fatidique (à se laisser mourir) avant que les instances sanitaires compétentes aient tiré les leçons (le fameux retour d’expérience, cher aux sachants) du drame qui se joue actuellement à huis clos dans les maisons de retraite ? » écrit Nathalie Rizzoni, Ingénieur de recherche, Sorbonne Université et CNRS, sur L’espace éthique. « Pour établir un lien entre l’univers aux lois complexes de ces résidents fragiles et le nôtre, seule la présence effective, les gestes (embrasser, caresser, masser), les odeurs que l’on apporte avec soi, le son de la voix (et non plus le sens des mots), demeurent des voies d’accès à l’être intime qui nous est cher, et constituent une façon tangible d’échanger encore avec lui, envers et contre la maladie. »

« Avec l’interdiction des visites dans les Ehpad, les seniors seront coupés du monde. Cette décision est motivée par la peur de l’opinion publique, qui serait touchée si l’épidémie se propageait aux anciens, mais ne semble pas choquée qu’ils puissent mourir par isolement, » écrit le philosophe Paul-Loup Weil-Dubuc dans dans une tribune du Monde. « Peut-on éviter le coronavirus sans se soucier des conséquences de l’isolement ? On peut proposer l’hypothèse suivante : au fond, les morts dues au coronavirus sont considérées comme évitables. A contrario […] une sorte de fatalisme étrange nous invite à penser que les morts dues à l’isolement sont inéluctables. Peut-être estimons-nous qu’une personne devrait être capable de vivre seule et qu’après tout, la mort de ceux qui en sont incapables est inévitable, même souhaitable quelque part. Peut-être avons-nous aussi davantage de mal à identifier et à objectiver la perte de liens comme la cause de la mort. Bref, de ces morts par isolement nous ne nous considérons pas vraiment comme responsables. »

Des masques, des tenues de protection, les gestes barrière, des tests (je suis une aidante immunisée !).

Qui fera entendre ces voix aux décideurs ? Qui les amènera à prendre les décisions qui permettraient qu’ils se regardent dans le miroir en se disant que oui, homme, femme parmi les humains, ils assument les responsabilité d’un monde où « celui qui est dans l’incertitude de la vie sera aidé par le reste de la tribu » ?