Qui était-elle, la passeuse qui un jour me conseilla de lire Joy Sorman lorsque je lui racontai combien le magnifique récit de Marie Dorsan, Le présent infini s’arrête, m’avait bouleversée ?
Un jour Joy Sorman fut là, dans l’un de ces festivals littéraires que j’affectionne, à parler de son livre À la folie, le micro dans la main – ce livre où je retrouve aujourd’hui sa dédicace d’alors : Pour Claire, cette immersion dans les marges et au cœur de l’humanité.
Dans les marges ? Là où se trouvait l’institution psychiatrique où Joy Sorman s’était rendue une journée chaque semaine pendant un an, en observation, en immersion. Elle en était revenue avec la matière de À la folie – ce livre où elle donne la parole à celles et ceux à qui on ne la donne jamais.
- « J’ai voulu faire entendre deux voix, deux langues, l’affrontement entre deux langues – la voix du délire, de la folie, cette espèce de langue dégondée, dévertébrée, très poétique aussi par moment ; et puis cette langue de la psychiatrie, très normative, très violente. »
Dans À la folie, la puissance d’incarnation de l’écriture donne vie aux corps, aux voix, aux histoires de ces personnes aux âmes blessées que l’autrice a rencontrées. Cette autrice qui partage avec nous son innocence, ses questions, l’acuité de son regard, sa quête d’une juste distance. Cette autrice qui, par son empathie et la rigueur de son éthique, fait jaillir dans son récit les présences des personnes soignées comme celles des personnes soignantes, nous ouvrant grand les portes d’un monde confiné – loin à l’écart de nos consciences.
- « Quand je lui demande qui est fou, le médecin répond le fou est celui qui se prend la réalité en pleine gueule. La plus petite parcelle de matière fond sur lui comme une météorite en feu, une goutte de pluie est d’acide, une poussière du poison, un coup d’œil un coup de poignard. Rien ne le protège, tout fait violence. »
À la folie dessine le portrait sans fard d’une psychiatrie malade et enfermante, tombée – comme de si nombreuses institutions du soin ou du social – entre les mains de « la gorgone administrative ».
- « Les vertus de la littérature c’est qu’elle nous oblige à regarder ce qu’on ne voudrait pas regarder. »
La posture de l’écrivaine qui explore les marges du monde en tant que spécialiste de la parole, je la retrouve dans son livre suivant, Le témoin. Cette fois, c’est dans « les douves de la justice » que Joy Sorman nous entraîne après y avoir séjourné, observé, pris des notes. Encore une fois les marges, donc ; encore une fois la multiplicité des voix qu’elle va faire jaillir dans son récit – mais cette fois-ci ce sont les voix des victimes, des témoins, des avocats, des accusés, des juges… et cette fois-ci Joy Sorman nous entraîne à la suite de Bart, un personnage de fiction qui s’est volontairement enfermé dans un tribunal où il assiste chaque jour « au spectacle d’une justice d’urgence et d’abattage », et nous fait découvrir comment des destins se jouent dans ce « grand navire » de la justice.
Joy Sorman romancière enquêtrice ?
Oui. Aujourd’hui elle continue d’explorer les marges avec La vie brute, le récit d’une rencontre motivée par son admiration pour les dessins qu’elle a vus dans les ateliers de création artistique de l’institution psychiatrique où elle a écrit À la folie. Elle les trouvait magnifiques et pleins de vitalité, ces dessins de personnes qui n’avaient reçu aucun enseignement artistique ! La voilà donc à la recherche d’un.e artiste contemporaine d’art brut, mue par ce désir de découvrir et de comprendre qui la pousse à enquêter sur celles et ceux qui résident dans les marges.
- « Je suis venue débusquer l’art en Haute-Ardenne belge, je suis venue rencontrer une femme peintre – et d’ailleurs c’est quoi rencontrer quelqu’un ? »
À nouveau une année à observer, mais pas une institution cette fois-ci : observer une artiste reconnue dans le monde de l’art brut (cet art dont le nom a été inventé par Jean Dubuffet lorsqu’il présenta les œuvres qu’il avait collectées dans des hôpitaux psychiatriques) ; observer Irène Gérard en train de peindre tout en se demandant d’où lui vient son art étrange.
La vie brute, est-ce le portrait d’Irène Gérard, accueillie dans une institution qui soutient la créativité de personnes qui ne sauraient s’adapter au monde du travail ? Ou bien le livre est-il le journal d’une rencontre singulière entre une écrivaine pétrie de langage et une artiste qui n’a pas accès aux mots ?
- « On ne ressemble pas toujours à ses œuvres, Irène, elle, y est toute entière, implosive, nerveuse et volubile, mais hors les mots.
Hors les mots quand moi j’y suis jusqu’au cou. »
La rencontre se passera donc des mots d’Irène. Pas de ceux de Joy Sorman, qui s’imprègne de sa présence et relate les étapes de son travail, depuis la feuille blanche jusqu’au tableau. Les gestes de la peintre sont très surs, c’est le premier étonnement de l’autrice : Irène va sans hésitation tracer/former/déformer des corps et des visages – on ne saurait dire ce qui fait ainsi enfler les volumes et les peaux, mais on croit percevoir, avec l’autrice observatrice, les forces sans entraves des talents de l’enfance.
- « L’art brut dans son improvisation, sa spontanéité et sa belle innocence, possède quelque chose de la grâce et du talent inculte de l’enfance. »
Ainsi la pratique de l’art peut-elle maintenir vivantes certaines âmes fragiles. Ainsi existe-t-il, en Haute-Ardenne belge, une structure, la « S » Grand Atelier, qui fait le pari d’accueillir des « personnes neuroatypiques » dont elle a pressenti le talent, et leur offre un cadre où leur art peut s’épanouir librement. Cet art qui s’inscrit parmi les autres arts et trouve place dans le monde comme, en ce moment, à la Halle Saint Pierre, à Paris.
Nous aurons le plaisir de recevoir Joy Sorman autour de son roman La vie brute avec Anne-Marie Solins : le 6 octobre 2026 à 19h15 à la librairie La Cavale à Montpellier
Vous qui aimez l’art et découvrir la littérature qui s’écrit aujourd’hui : venez !
