Site icon ateliers claire lecoeur

Caligaris ou la folie du monde

Nicolaï Gogol écrit Le Manteau en 1842. Il y raconte la vie d’Akaki Akakiewitch Baschmaschkin, modeste employé habitué au morne travail et au mépris de ses collègues, habitué aussi à endurer le froid dans son manteau trop usé. Pour acquérir un nouveau manteau, Akaki doit s’infliger de cruelles privations. Mais, le manteau enfin cousu, enfin porté, la fierté d’avoir atteint son but sera de courte durée : des voleurs l’assaillent et le laissent pour mort dans la nuit glaciale, emportant son manteau. Akaki ira se plaindre auprès des autorités mais il se heurtera à la figure cruelle du mépris. Il meurt alors en quelques jours, dans le dénuement le plus complet. On aperçoit dès lors son fantôme errant la nuit dans les ruelles obscures de Saint-Pétersbourg, volant les manteaux des passants, répandant la terreur dans la ville.

Et voilà que ce manteau reparaît dans le dernier roman de Nicole Caligaris, Le gogol, sur le dos d’un homme qui invective une femme, au petit matin, dans un café parisien. Cet homme veut raconter à la femme qu’il prend pour une juge comment il a extrait ce manteau des décombres d’un autre café, lors d’une nuit qui n’en finit pas de s’échapper de sa mémoire, une nuit du vendredi 13 novembre…

Nicole Caligaris est une autrice essentielle, tant par les thèmes qu’elle aborde que par le renouvellement qu’elle apporte à la littérature. Avec Le gogol, elle évoque le retentissement des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Elle en appelle à la fiction par ce manteau, volé au XIX° siècle à Saint-Pétersbourg (dans la nouvelle de Nicolaï Gogol), manteau qu’elle fait endosser à un homme, victime des attentats, qui se nomme lui-même le gogol (du nom de l’auteur de la nouvelle) – ce gogol qui, debout dans ce café parisien à six heures du matin, accroche les lambeaux de son récit à ce manteau trop grand pour lui, dans l’espoir de réordonner le grand désordre du monde qui a basculé sous ses yeux.

Le gogol, s’adressant à celle qu’il appelle Madame le juge, revient sans cesse à cette nuit qui lui échappe, cette « nuit du vendredi 13 novembre [au] Mar Cantabrico [quand] le soir avançait au calme sur sa lancée, […] le patron servait des pintes, […] personne n’avait idée du virage que le soir allait prendre, pas le moindre soupçon, »

Il met du temps à venir, dans le roman, ce mot « rafale » qui nous met sur la piste de la nuit des attentats du 13 novembre. Car la parole fragmentée du gogol mélange et superpose les temps, retrouve, parmi les nombreux fils qu’il tire à travers son récit, celui d’un manteau sur le dos du soldat de plomb qui errait sur l’étagère de sa chambre d’enfance, revient au manteau « sorti de la machine à coudre d’un tailleur du siècle des machines à coudre », trouve un autre manteau sur le dos d’un soldat épuisé s’enfonçant avec son cheval dans la neige…

La forme du discours du gogol épouse la forme éclatée de son esprit. Parfois son récit se trouve soudain très près du cœur du traumatisme : « Je m’étais baissé, j’avais rampé, j’avais tiré ce manteau du tas des corps », puis s’en éloigne à nouveau par un retour à l’imaginaire nourri de honte qu’il raccroche à l’origine littéraire de ce manteau volé :

Le gogol nous entraîne dans une traversée des temps, dans une traversée de sa mémoire mêlée à la littérature mêlée au réel mêlée aux histoires qu’on lui a racontées, et cette traversée tourne autour du point brûlant de cette nuit du traumatisme dont il aimerait faire la déposition à cette femme qu’il prend pour une juge – cette femme, qui est aussi la narratrice du roman, et qui vient, elle, de perdre son travail d’artiste au ministère de la culture.

Ce que vit la narratrice, qui reçoit la logorrhée du gogol dans le silence qui a cloué sa parole face à l’absurdité du système qui a fait disparaître le mot « littérature » du ministère pourtant chargé de la défendre, est une autre traversée que nous offre ce roman. On retrouve, dans ses monologues qui entrecoupent le récit du gogol, l’acuité du regard porté par Nicole Caligaris sur la dérive des institutions envahies par la novlangue.

Ainsi l’autrice poursuit-elle l’entreprise d’élucidation du langage néolibéral qui traverse certains de ses précédents romans, et ses flèches affûtées contre l’abandon des missions du ministère, et contre le non-sens qui y règne, sont l’un des grands plaisirs de lecture de ce Gogol.

Puis vient ce moment rare où l’autrice rejoint Éloge de l’ombre, ce livre de Junichiro Tanizaki dont elle dit dans Le Paradis entre les jambes combien il est important pour son travail littéraire. Dans Le gogol, ce moment de l’ombre est l’un des moments où la narratrice est face au représentant du ministère qui lui demande de « déposer une idée sur la pile des sous-chemises où elle descendra de pallier en pallier jusqu’à l’obscurité totale ». Mais elle, elle pense à

Ainsi cet homme, le gogol, a-t-il bien fait de s’adresser à cette femme-là, qui se place du côté de la part brumeuse des choses, de l’invention de la pensée, de l’attention au monde toujours en train de se créer. Car cette femme, malgré ses tentatives d’arrêter le flux du discours du gogol, finira par penser ceci :

« La puissance de la littérature, c’est le langage », dit Nicole Caligaris lorsqu’elle parle de son travail. Elle nous en donne un bel exemple avec cette langue turbulente et audacieuse qui nous plonge dans les tumultes du monde et de l’esprit du gogol, qui nous transporte à travers les histoires et les temps, qui « agrandit notre expérience de lecteur » (comme le disait Éric Pessan dans une belle éloge du Gogol sur Facebook).

 

Le 12 mai 2026 à 19h15,
j’aurai le grand plaisir,
avec Anne-Marie Solins,
de recevoir Nicole Caligaris autour de son roman Le gogol,
à la librairie La Cavale, à Montpellier.

Lectrices et lecteurs qui aimez lire la littérature qui s’écrit aujourd’hui, venez !

Quitter la version mobile