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Anne Dufourmantelle

Stupéfaction d’apprendre, ce vendredi 21 juillet 2017, la mort accidentelle d’Anne Dufourmantelle, à l’âge de 53 ans.

Morte alors qu’elle cherchait à sauver des enfants d’une mer mauvaise — elle qui avait tant écrit/parlé du sacrifice. Sa mort fait tomber le couperet d’une fin brutale sur son œuvre. Il n’y aura plus d’autre livre, jamais.

La lecture tisse d’étranges liens avec celles et ceux qu’on apprend à connaître, de livre en livre. La voix d’Anne Dufourmantelle était, parmi celles de mes compagnons auteurs, une présence vive, amicale et nécessaire, depuis ma rencontre avec Éloge du risque. Ce livre, offert par une amie alors que je traversais une période de grands bouleversements, m’ouvrit une première fenêtre sur la pensée de celle qui, philosophe, psychanalyste et écrivain, questionnait le rapport entre fatalité et liberté.

De cet ouvrage, Anne Dufourmantelle disait : « j’ai voulu écrire un livre d’amour et d’émancipation. » Le couple amour et émancipation est le premier signe que je cueille, dans le sillage de sa disparition.

Pendant les jours sombres qui suivirent la nouvelle de sa mort, j’ai tenté d’adoucir ma peine en lisant sur la toile les témoignages de celles et ceux qui l’avaient aimée, connue — notamment celles et ceux qui travaillaient avec elle aux Chroniques philosophiques de Libération.

Dans ses chroniques philosophiques, Anne Dufourmantelle mettait des mots sur la violence singulière de notre époque ; elle traquait « ces lignes de mutations qui se déplacent sous nos yeux et que nous avons du mal à penser ». Disparition de la sublimation, servitudes volontaires, perversion du langage, sentiment d’insécurité… elle dégageait, sous les discours ambiants, des aires signifiantes pour la pensée.

« La pensée est d’abord une hospitalité de l’intelligence du monde et de la vie. Un devenir secret du monde. » (Défense du secret)

La recherche de vérité, la prise de risque, « la douceur dans le regard et la puissance dans la pensée, cette capacité à combiner la philosophie et la psychanalyse ; la plume incandescente qui des romans à la direction d’une collection de psychanalyse L’autre pensée (Stock) n’a cessé de nous emporter par et dans les mots. Anne Dufourmantelle réfléchissait le monde et le monde après elle s’assombrit, comme décline le ciel des Idées. Notre tristesse est inconsolable, » écrit Elsa Godart, philosophe, psychanalyste, dans Psychologies :

Ce risque d’être intensément vivant  jusque dans la mort – c’est celui que cette femme qui illuminait le paysage intellectuel français a osé prendre pour venir porter secours à deux enfants.

Combien de fois, cherchant les traces qu’inscrivait sa mort sur la toile, ai-je lu le mot douceur ?

Douceur. Le mot a désigné une nouvelle ouverture, montré un nouveau chemin. Oui, c’est bien la douceur qui me lie à la voix que je connais dans ses livres, que je reçois la lisant — cette douceur dont elle disait : « Je crois que la puissance de métamorphose de la vie elle-même se soutient de la douceur. » Une douceur qui me parvient, relisant ses livres, comme m’approchant d’une source. « De l’animalité la douceur garde l’instinct, de l’enfance l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière » écrivait-elle dans Puissance de la douceur.

Musarder, flâner, et sentir, touche après touche, se confirmer la force de la douceur telle que nous la raconte Anne Dufourmantelle.

Et ceci, en clôture du livre :

Sur le chemin de ces journées d’après sa mort, il y eut rencontre plus grave. Ce premier roman écrit après vingt-et-un essais — premier roman qui devient, après sa mort, le dernier livre : L’envers du feu. Trouvé sur les routes de l’été, lu avidement dans l’émerveillement d’une écriture transformant passion de l’élucidation et de l’enquête en polar analytique… Un roman des origines raconté dans le cadre d’une psychanalyse intensive, voilà pour la cadre. Un roman qui aborde « la vérité et les mensonges, les semblants, les faux semblants, et le monde du hacking ; la dimension psychanalytique m’a permis d’explorer ce que serait une plongée très intense dans l’inconscient. »

Une merveille. Le dernier livre.

De cette psychanalyse qui irrigue son œuvre, Anne Dufourmantelle dit qu’elle « reste scandaleuse », lorsqu’elle répond aux questions de Laure Leter dans Se trouver.

Dans cet ouvrage elle nous ouvre, avec des mots limpides, à la conscience des nouvelles maladies de l’âme de notre époque — la solitude affective, l’angoisse, les fatigues banalisées qui se transforment en burn out ; elle dégage les figures actuelles du narcissique et de son dangereux compère, le pervers narcissique, tout en nous invitant à « quitter les ruines ou sortir des silences ».

Je voudrais écrire encore, vous parler d’autres livres… Mais, espérant vous avoir transmis un peu de la douceur que je reçois avec la clarté de la pensée d’Anne Dufourmantelle, espérant aussi vous avoir donné désir d’entrer dans son œuvre sensible, je préfère lui donner encore une fois la parole, cette fois-ci autour de la lecture.

Oui, nous restent ses livres pour continuer d’avancer avec la lumineuse pensée de cette femme libre.
Je vous laisse avec elle. Écoutez-la parler d’Intelligence du rêve

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