Écrire, pourquoi ?

« Écrire pour retoucher, revoir, réparer, réajuster, recomposer.

Écrire pour revenir. Encore et toujours.
Pour rendre visite aux balbutiements, aux fissures, aux tremblements, aux éblouissement.
Être pile là où on a perdu la voix.
Regarder la stupéfaction, la vêtir, la mettre en scène, la draper, lui offrir des listes infinies de rôles, de masques, de gestes, de couleurs.
Écrire pour être enfin son propre labyrinthe.
Pour le goût du vertige. Pour sauter dans le vide sans mourir.
Pour dire non. Pour désobéir à la chronologie.
Écrire pour se cacher, se perdre, se blottir.
Pour ne pas être soi. Pour respirer mieux.
Écrire pour inviter. Pour être ensemble. Pour le plaisir de faire face. »

Ainsi répondit Colette Fellous avec 41 auteurs, à la question Écrire, pourquoi ? posée par Catherine Flohic alors créant les Éditions Argol.

Je n’avais pas fait le projet de vivre entourée de mots

Je fus longtemps sans savoir qu’écrire – contribuer à l’intelligibilité du monde avec les mots – deviendrait l’un des noyaux qui donnent aujourd’hui sens à ma vie.

Mon écriture, étrangement liée à celles des autres. (Était-ce d’être née fille ? Sœur aînée ?) J’avais été programmée pour prendre en charge les besoins des autres. Cette orientation de mon désir guiderait mes choix de vie, de travail – elle devint l’un des éléments fondateurs de la posture qui me voit inviter ceux qui le désirent à écrire dans mes ateliers, ou en accompagner d’autres dans le retravail de leur manuscrit avant publication.

Je n’avais pas fait le projet de vivre entourée de mots, je n’ai pas répondu au désir explicite de l’enfant qui aurait très vite su, comme de nombreux écrivains le disent, qu’« un jour je deviendrai écrivain ». Non. J’ai plutôt laissé faire le cours mystérieux de la vie sans me demander où il me conduirait. J’ai commencé par dessiner avec passion (la peinture, l’image, ce qui se voit) tandis que j’écrivais caché, dans des journaux intimes, pour penser le monde et chercher sens à ma vie.

J’ai choisi un métier utile, qui me permettrait de gagner ma vie rapidement, un métier qui, sans que je le sache vraiment, me demanderait d’écrire énormément. Je suis donc entrée dans l’écriture sans le savoir. J’écrivais au sujet d’adolescents meurtris que j’accompagnais à s’engager sur leur chemin de vie. Nous cherchions ensemble quelle place ils pourraient occuper dans le monde — je rendais compte de nos avancées à ceux qui avaient pouvoir de décider si les institutions responsables continueraient à veiller sur eux. Ainsi ai-je très vite agi sur le monde par l’intermédiaire des textes dont j’étais l’auteur. Cette posture — être au monde par ses textes — je l’ai retrouvée dès mes premiers ateliers d’écriture.

J’ai tout de suite profondément aimé les ateliers. J’y trouvais solitude et silence pendant les temps d’écriture, et rencontre avec les autres par l’intermédiaire de ce qu’ils donnaient dans l’écriture. Des liens se tissaient au travers de nos désirs partagés pour les textes et pour les livres. La littérature ordonnait en quelque sorte nos échanges. Nous tendions pauvrement nos désirs d’écrire vers elle et ces efforts étaient entre nous gages de respect. L’autre ne surgit pas dans sa présence nue, dans l’atelier ; ce qu’il donne a été transformé. Entre soi et les autres se trouvent les textes, et c’est cela qui fonde l’atelier.

L'art...

L’écriture et la vie

Avec Laurence Tardieu

J’ouvre ma fenêtre de lectrice sur un livre tout juste paru, en ce début 2014 : L’écriture et la vie, de Laurence Tardieu. J’ouvre ma fenêtre sur cette voix qui parle d’écriture, des difficultés profondes rencontrées à écrire, de la peur de ne plus parvenir à trouver des mots à soi, du processus qu’on traverse, pourtant,
de cette traversée.

    « J’avais peur de mon propre désordre intérieur
      peur de perdre pieds. »

 « Dans la vie aussi j’avais peur de perdre pied. »

« L’écriture, comme l’amour, n’a de sens que si l’on accepte de perdre pieds. De quitter le rivage.

Quitter la terre ferme, se laisser emporter. »

premiers jours 14

« Bien sûr, il y a un risque à prendre : en amour, comme en écriture, on peut y laisser sa peau. »

    mais
    « rien dans la vie – ni la pensée, ni le rêve, ni le désir, ni la volonté –, rien ne me permet de pénétrer ces espaces si ce n’est l’écriture. »
    « Seule l’écriture me donne un véritable sentiment d’appartenance au monde. »

seul janv 14

      « Sensation aiguë, ces jours-ci, de me battre avec mon texte, de me battre avec moi-même. Mais finalement toute expérience d’écriture ne consiste-t-elle pas en ce combat ? »

« J’avais écrit juste … mais quel risque avais-je pris dans cette histoire ? »

1-1-14 traversée

      « combat entre soi et soi,
      combat contre sa peur, contre sa nuit,
      combat pour repousser ses propres limites, franchir des frontières intérieures, atteindre des contrées jusque là inconnues de soi,
      combat pour chercher, de toutes ses forces,
      comment être plus libre. »

traces janv 14

« avoir osé être libre. »

« Je suis passée de la peur au désir plus grand que la peur. »

Je referme ma fenêtre sur le livre. De Laurence Tardieu, j’avais rapporté d’autres paroles lorsqu’elle racontait l’atelier d’écriture qu’elle avait proposé à des personnes en souffrance psychique.

Dans ce livre, une fenêtre donne sur des arbres et veille sur l’écriture. Oui, il y a ces peurs qui menacent avec écrire, et ce bonheur très grand, lorsqu’on accoste sur l’autre rive après la traversée.

S’adresser

Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles,

écrit Michel Leiris.

C’est après Noël. Je trouve ces mots de Leiris sur une carte postale achetée lors d’un autre Noël, peut-être. Oui. Les mots parlent rarement la même langue que les actes.

Écrire. S’adresser.

Pierre Michon dit qu’écrire est le contraire absolu de la parole.

Quand on a que les mots dans le silence d’écrire, écrire devient l’acte.
Écrire est cet appel adressé à l’autre absent.

Avec Beckett, Comment dire

Désir d’introduire un cœur palpitant à ce blog, me disais-je, dans ce creux du mois d’août ;
aussitôt Beckett s’est invité, avec Comment dire.
Beckett en cœur palpitant ?
Sans hésiter j’ai dit Oui

Folie —
folie que de —
que de —
comment dire —
folie que de ce —
depuis —
folie depuis ce —
donné —
folie donné ce que de —
vu —
folie vu ce —
ce —
comment dire —
ceci —
ce ceci —
ceci-ci —
tout ce ceci-ci —
folie donné tout ce —
vu —
folie vu tout ce ceci que de —
que de —
comment dire —
voir —
entrevoir —
croire entrevoir —
vouloir croire entrevoir —
folie que de vouloir croire entrevoir quoi —
quoi —
comment dire —
et où —
que de vouloir croire entrevoir quoi où —
où —
là —
là-bas —
loin —
loin là-bas —
à peine —
loin là-bas à peine quoi —
quoi —
comment dire —
vu tout ceci —
tout ce ceci-ci —
folie que de voir quoi —
entrevoir —
croire entrevoir —
vouloir croire entrevoir —
loin là-bas à peine quoi —
folie que d’y vouloir croire entrevoir quoi —
quoi —
comment dire —
comment dire

Comment dire est paru dans Poèmes, Minuit

Vagabondant sur le web, en ce creux du mois d’août, j’ai trouvé ceci sur esprits nomades,
et aussi une mise en musique de Comment dire par Dominique Probst, et un article de Martina Della Casa, Comment parler de Beckett aujourd’hui, sur Fabula.org

Avec Edmundo Gómez Mango

« La force du langage est de chercher ce qui n’est pas en lui »

écrit Edouardo Gómez Mango — auteur d’origine uruguayenne exerçant la psychanalyse à Paris — lorsqu’il explore la relation fondamentale que l’homme entretient avec le langage.

    « Le génie de chaque langue est essentiellement musical. Les écrivains sont de grands « oídores », « ouisseurs », des « écouteurs monstrueux », dit Roland Barthes. Ils sont souvent attirés par la sonorité des langues étrangères qu’ils ne connaissent pas. Joyce se rendait à la gare à l’arrivée des trains internationaux, pour écouter furtivement, comme un voleur, les voyageurs qui descendaient et parlaient des langues étrangères. »

Ailleurs, dans un autre livre, ceci, non plus sur le chant des langues mais sur l’eau de l’écriture :

    « Lire, écrire : plus qu’apaiser la nôtre, c’est la soif de l’eau de l’écriture qui semble ainsi s’apaiser ; c’est elle et son courant d’images qui nous enlève, nous déborde et nous dissout ; c’est elle qui boit nos ombres et s’abreuve à nos fantasmes. »

Edmundo Gómez Mango, Un muet dans la langue (Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 2009), et La Place des mères (Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 1999).
A propos d’Un muet dans la langue, lisez la lettre d’un regretté ami, précieux lecteur, Ronald Klapka : Lettre de la Magdelaine.

Vous pouvez aussi écouter l’auteur parler, sur France Culture, de La place des mères.

A Manosque, pendant Les correspondances, on ouvre les fenêtres sur le vent des mots

Écrire – 2

Écrire est une façon de regarder.

« Où mène ce que je suis entrain de faire ? Si je savais où ça mène, je ne l’écrirais pas. Parce que, écrire, c’est ça : partir sans savoir où on va arriver. Sans même savoir si on arrivera quelque part. Écrire est un art immobile, me dis-je. Et je ne sais même pas ce que ça veut dire. »

Avec Carlos Liscano, dans L’écrivain et l’autre, Belfond.

« Les gens marchent, bougent, parlent, quelqu’un sonne à la porte d’une maison, une jeune femme passe, une petite fille dans les bras. C’est la réalité, le monde, tout est mû par un secret espoir, une raison. »

Écrire est une expérience avec le langage.

« Refréner l’impatience. La création est un travail lent. La plupart des jours se passe en répétition, en accumulation. Parfois, en un instant, un saut a lieu, et c’est là. On sent alors qu’on a fait quelque chose, même s’il ne faut pas le croire tout à fait. »

« L’art est un moyen de trouver un sens à l’étonnement d’être au monde. »

Écrire ? Regarder ?

photo3

Avec Dominique Dussidour

Il existe un écart entre ma pensée quand je la pense et ma pensée quand je l’écris.

« Assise sur les marches d’une cuisine à regarder un jardin, quelques minutes, le temps de se lever, prendre le carnet noir et le stylo jamais loin, se rasseoir et écrire. Je regardais, j’ai pensé et je m’apprête à écrire : « Le ciel est bleu », or j’écris : « Le ciel est patient », et je sais d’emblée que le ciel est véritablement patient plutôt que bleu. »

« Cet écart a toujours existé. Écrire en sait davantage que moi, qui n’ai jamais rien pu savoir ni apprendre ni comprendre. »

Voir ici la suite de ce bel article parmi les Petits récits d’écrire et de penser de Dominique Dussidour sur remue.net.

Écrire – 1

La relation que nous entretenons avec la langue s’est construite selon une histoire singulière.

Claudie Cachard, psychanalyste et écrivaine, questionnant les langues qui nous habitent et nous construisent, dans L’autre histoire, écrit :

    « L’enfant rencontre, apprend, perd, ignore des langues entre lesquelles il s’inscrit et s’efface, s’élabore et se défait ; langues des parents entre eux, des frères et des sœurs, langues familiales du dedans, langues sociales du dehors, de l’amour et de la haine, du travail, de l’art, et combien d’autres encore… langues qui unissent et qui séparent, construisent et suppriment, langue du monologue intérieur, créatrice et protectrice, langue du dialogue, féconde et vivante, langues riches ou pauvres, mortes ou jaillissantes, langue des affects et de la raison, langues si diverses qu’il faut, pour bien les entendre et les parler, autant de temps, d’attention et d’investissement que pour acquérir une langue étrangère. »

Edmundo Gómez Mango travaille la relation fondamentale que l’homme entretient avec le langage dans Un muet dans la langue :

    « La langue première n’a pas seulement « traduit » les sentiments et les émotions, elle les a forgés et construits, elle les a incarnés. C’est à travers elle que les affects sont devenus humains. »

Écrire convie les langues que nous avons éprouvées, connues, apprises, parfois perdues ; des plus archaïques (la langue musicale et sensorielle dont une mère enveloppe son nouveau-né) aux plus élaborées.

Ces différentes langues ont tissé notre relation singulière avec le langage – nous ouvrant au désir d’expression, aux plaisirs d’explorer les richesses de la langue, de comprendre, de construire nos pensées avec les mots ; nous confrontant aux difficultés de nos énonciations.

J’aime le regard que pose Nancy Huston sur la langue française lorsqu’elle explore, écrivaine canadienne anglo-saxonne écrivant en français, le désarroi et la richesse d’être exilée de sa langue de naissance, dans Nord perdu :

    « C’est une très grande dame, la langue française. Une reine, belle et puissante. Beaucoup d’individus qui se crient écrivains ne sont que des valets à son service : ils s’affairent autour d’elle, lissent ses cheveux, ajustent ses parures, louent ses bijoux et ses atours, la flattent, et la laissent parler toute seule. Elle est intarissable la langue française, une fois qu’elle se lance. Pas moyen d’en placer une. »

J’écris, je cherche mes mots, la musique des phrases. Didier Anzieu écrit :

    « Le style, c’est la personne. »

Écrire, n’est-ce pas chercher, parmi toutes les langues qui nous traversent, sa propre voix ? N’est-ce pas tailler une langue personnelle dans l’héritage commun ?

Accompagner dans l’écriture, c’est écouter les voix dans les textes, les entendre ; c’est faire retour sur la singularité des langues qui se cherchent dans le travail d’écrire.

Summertime, Jackson Pollock, Londres