Notre atelier à Arles

La maison de l’atelier…


Arles et les rencontres de la photographie…

Vous, qui avez écrit et partagé vos textes pendant les sept jours de notre atelier, en juillet à Arles…

Vous, et ces derniers textes de l’atelier que vous avez accepté de me confier afin qu’ils trouvent place ici, sur ce site de mes ateliers.

Il s’agissait de trouver l’Aleph, décrite par Borgès dans la nouvelle qui porte ce nom – cette cavité dans la pierre d’une marche d’escaliers que le narrateur décrit ainsi : « À la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. Je crus au début qu’elle tournait ; puis je compris que ce mouvement était une illusion produite par les spectacles vertigineux qu’elle renfermait. Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. Chaque chose équivalait à une infinité de choses, parce que je la voyais clairement de tous les points de l’univers. »

Trouver l’aleph, regarder ce que l’univers y délivre d’images après sept jours à explorer les mondes donnés par les regards des photographes – écrire. Puis, comme chaque fois, se réjouir de la diversité des textes nés d’une même proposition.

***

« Nous avions une vieille maison qu’il a fallu détruire. Et remplacer par une maison sans âme.
Dans la vieille maison, entre le rez-de-chaussée et le premier étage un mauvais plancher de bois brut où un nœud de bois disparu avait formé un trou de quelques centimètres de diamètre.
A l’annonce d’une nouvelle maison un enfant a demandé s’il y aurait un trou… Donc les enfants, officiellement couchés regardaient, écoutaient les adultes et le monde. Vision parcellaire, déformée, acceptable qu’ils ne voulaient pas perdre.

Ce que j’ai vu de l’univers
Et tout ce que j’ai oublié

Le profil d’un enfant en ombre chinoise sur un mur de vacances intranquilles
Les yeux grands très grands ouverts d’un enfant qui vient de naître
Les agapanthes à peine ouvertes sur une promesse de porcelaine
J’ai vu un homme et une femme enterrant leur enfant
J’ai vu la mer, la mer, lamer qui ne console pas
J’ai vu Alger sortir de la mer après une nuit traversée
J’ai vu la mer qui console
J’ai vu une mariée noir et blanc sur un esquif improbable entre Dakar et N’gor dans la nuit disparue

J’ai vu un corps se redresser
J’ai entendu des voix de chagrin
J’ai entendu des voix qui se rassurent, des voix qui cherchent, des mots qui arrivent, incertains ; j’ai vu la confiance

J’ai vu les longs couloirs d’une couleur d’absence
hôpital l’attente, l’attente, le jour enfin

J’ai vu les enfants des quartiers taper dans des ballons crevés
taper taper but victoire

J’ai vu revu revu encore la montagne Sainte Victoire
Cézanne a fait cadeau de cette amitié minérale, durable
Le feu là-bas en 1989 je crois
La montagne a tenu
On ne dira plus feux de joie

La nuit de mon anniversaire, la nuit de la saint Jean, on sautait les feux
Ça sentait bon, ça sentait l’été ça sentait même l’antique dévotion au solstice d’été
Finis
Interdits

On disperse les cendres »
Monique Romieu

***

« Retiré dans les alpages, préservé du monde je me suis construit un chalet avec un trou dans la porte qui ouvre sur la vallée.

Je vis la profondeur de la vallée, ses parois grisâtres et sa rivière tumultueuse, je vis l’aigle ouvrir grand ses ailes, planer quelques secondes, je vis cette flèche décochée des cieux fondre sur sa proie, je vis la proie fuir et succomber, je vis les parterres fleuris aux pieds d’un chalet au toit de lauze, je vis l’enfant s’amuser avec le chien de la maisonnée, je vis le molosse blanc prendre garde à l’enfant, je vis plus bas la voiture jaune et son préposé déposer une lettre, je vis le rectangle estampillé par la poste d’un pays lointain, je la vis se déposer délicatement dans la masse du courrier, je vis une porte s’entrouvrir, je vis un visage émacié au regard perdu, je vis la porte se refermer immédiatement, je vis la douleur, je vis la main ouvrir le tiroir d’une vieille commode, je vis l’enveloppe jaunie grosse de ses photos, je vis l’une d’elle religieusement retirée, je vis la bouche déposer son amertume sur un visage juvénile, je vis derrière ce visage des sourires et des regards, je vis le photographe hélé par une jeunesse fougueuse, je vis l’homme installer le trépied, je le vis faire signe de ses deux mains pour les faire entrer dans le cadre, je le vis interpeler un adolescent taciturne pour qu’il rejoigne les autres, je vis la tête brune et bouclée détourner le regard, puis quitter la plage, je le vis se hasarder dans une sente pentue et sableuse, je le vis s’arrimer à quelques rares végétaux pour ne pas glisser, je le vis plus tard, enfui d’un lieu encore invisible à mes yeux, je le vis, devenu homme, franchir des frontières par des passages improbables, je le vis courir face au danger, je le vis se terrer hagard et blessé, je le vis pénétrer dans une masure en lisière d’une forêt sombre, je le vis prendre un vieux journal écrit en cyrillique, je le vis allumer son premier feu après plusieurs jours à grelotter, allant d’une cache à l’autre, je le vis pour la première fois quitter ses hautes bottes de feutres gris, sa veste molletonnée, je vis sur la manche et sur l’épaule la déchirure laisser, je vis la main blessée jeter au feu des insignes reconnaissables par ses poursuivants, je vis la patrouille alertée par cette fumée inhabituelle en cette saison de l’année, je la vis cerner les lieux avec précaution et entrer sans fracas, je vis l’homme blessé s’agenouiller devant les armes, tête baissée, je le vis bien plus tard dans une chambre d’hôtel, en face de sa fenêtre un panneau IVALO 100 kms, je le vis sortir une carte pour essayer de comprendre, je vis alors ce lieu invisible qu’il avait fui, je vis un nœud ferroviaire submergé par le fracas de la guerre, plus au sud, vers la mer fermée, je le vis se terrer quelques jours et survivre de menus larcins, je le vis monter dans un des premiers trains remontant vers le nord, je vis son doigt réparé suivre des lignes sur le papier de la carte, je le vis s’arrêter parfois au nom d’une ville, je le vis se remémorer ce moment terrible face à la mer glaciale terminus du train, je le vis se faufiler dans un ferry chargé de camions, je vis le mécanicien de bord détourner son regard quand il embarqua, je le vis comprendre à quoi il devait son salut, je le vis se rappeler sa terreur en trouvant le vieux journal, encore plus tard je le vis écrire trois mots “JE RENTRE BIENTOT”. »
Christian Soupene

***

« Aleph, ou LOVE IS NOT DEAD

Dans la nuit de la terrasse, l’emplacement pour le parasol du jour se transmute en un Aleph, reflétant un monde.

Et je vois
une balançoire qui m’emmène jusqu’au ciel, à moins que ce ne soit une caresse,
la fraicheur d’une grotte où l’on dort au cœur de l’été,
des griottes qui pointillent une chevelure japonaise,
un homme trouvé mort dans son lit au petit matin alors qu’on avait parlé tous les deux la veille au soir.

Je vois le regard d’avant les mondes d’un nouveau-né
et le frisson après quelques mots susurrés à l’oreille – comment quelques lettres portées par un souffle peuvent-elles convoquer ainsi l’entièreté de la peau ?

Je vois la framboise écrasée dans l’antre de la bouche
et le cri bref d’une gifle car encore une fois rentré bien après l’heure.

Il y a ce drap à peine effleuré qui fait mal partout.
Il y a les poèmes écrits sur les vitres et les poèmes gravé au cœur.

LOVE IS NOT DEAD.

Il y a le sillon d’une larme sur l’aile du nez
et la beauté de la lumière dans une église dépouillée.
Il y a le lac Namtso, intact, inentamé, qui me visite de loin en loin,
les insectes disparus, le bain d’un oiseau au matin, le papillon, pétale qui s’envole, une chanson de Barbara.
Il y a un jardin sculpté où dormir à même la terre
et la palette des graines qui tiennent en leurs mains la vie concentrée.
Il y a les sourires qui dénouent les visages, les rires en cascade.
Il y a la danse auprès du feu et la trace qu’il en reste dans chaque jointure.
Il y a les zones d’ombre qu’on a osé visiter et qui ont fondu comme neige au soleil.
Il y a le genou déglingué après la chute.
Il y a la joie des premières fois.
Il y a des gouttes de lumière au creux de la nuit, la harpe noire dans la crypte blanche et ce chant qui fait tout vibrer.
Il y a le visage de grand-père écrasé comme une crêpe contre la vitre du camion.

LOVE IS NOT…

Je vois le fil de mohair et soie et le fil de l’amitié souplement entretissés et ponctués de points de noeud, les tableaux de Rothko en vrai et les nonnes bouddhistes accueillantes pareillement avec l’indic chinois qui met sens dessus dessous leurs trésors petits.
Il y a la beauté râpeuse des Cévennes et la géographie de ces mains tant aimées.
Il y a le col franchi et mon corps nu sous un vêtement impalpable.
Il y a le poids léger de l’énorme édredon et cette cuisine, royaume interdit d’où jaillissent à jamais tant de mets renversants.
Il y a l’inquiétude pour le monde et la confiance en la Vie.

LOVE…

Il y a ce moment d’interlocation après une insulte reçue et la moquerie par moi proférée qui me reste comme un caillou dans la chaussure.
Je vois une plume avide d’écriture, la beauté presque excessive des grandes astrances, l’ivresse que suscite le chèvrefeuille, un cerf croisé qui revêt de majesté une journée entière et la métamorphose des nuages qui se prennent les pieds dans les sommets.
Il y a la polysémie des mots et toutes les langues de la terre,
celles qui disparaissent,
celles qui s’inventent.

LOVE CAN’T BE DEAD

Il y a la torture le chantage le viol les coups les grenades les bombes atomiques.

NO, LOVE IS NOT…

Il y a la douceur
la consolation
les caresses
les bombes à graines
et toute l’inventivité

LOVE IS NOT DEAD

Je vois ce bol qui porte dans mes mains jointes un thé subtil, la broderie à petits points de joie et l’étole tricotée par mille mains aux quatre coins du monde.

Il y a l’infiniment grand
qui s’expand encore
et les beautés minuscules de l’instant.

OH MY DEAR, LOVE IS NOT DEAD. »
Véronique Helmlinger

***

« A Arles j’ai aimé me perdre dans la multitude de petites ruelles. Sans jamais me perdre vraiment. A Arles toutes les ruelles ou presque finissent toujours par conduire vers Le Rhône.

A Arles j’ai ressenti le poids et l’épaisseur de l’histoire en découvrant les multiples strates de l’architecture de la ville. De l’époque romaine avec les arènes et les remparts, au Moyen-Âge. Jusqu’au XXIe siècle avec le Luma de Franck Ghery. Avec mon corps j’ai ressenti et compris pourquoi les romains ont choisi ce site sur une butte qui domine le Rhône.

A Arles j’ai trouvé mon spot le soir en bord de Rhône pour lire les textes et commencer à écrire. Après une journée caniculaire, ressentir le bienfait du mistral en regardant le coucher du soleil.

A Arles les premiers jours je n’avais pas compris que l’espace Van Gogh ce n’était pas la même chose que la fondation Van Gogh.

A Arles j’ai pensé que lire les titres de certaines expositions c’était comme un mystérieux voyage poétique :
Quand je suis triste je prends un train pour la vallée du bonheur
La terre où est né le soleil
Les photos que je ne montre à personne
Les jardins de nos grands mères en Oural
Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil

A Arles j’ai découvert que Lee Miller n’était pas que la muse de Man Ray et des surréalistes. Qu’elle n’était pas que la photographe officielle de Colette ou la photographe de mode, elle avait aussi documenté très précisément la sortie du camp de Buchenwald et le procès des femmes tondues en 1944.

A Arles au Luma j’ai passé une matinée en compagnie d’Etel Adnan et de son interviewer privilégié le curateur Hans-Ulrich Obrist. J’ai écouté quelques extraits des quinzaines d’heures de leurs entretiens. Je me suis beaucoup amusée en écrivant une histoire fictive entre ces deux personnages.

A Arles j’ai relu quelques pages de Nos cabanes de Marielle Macé :
Vite, des cabanes, en effet. Pas pour s’isoler, vivre de peu, ou tourner le dos à notre monde abîmé ; mais pour braver ce monde, l’habiter autrement : l’élargir.

A Arles j’ai vraiment éprouvé le sentiment d’être connectée au monde. De consolider mes cabanes avec des sujets qui m’occupent, m’aident à vivre, sur lesquels je travaille.

A Arles j’ai découvert le travail engagé et délicat de Bruno Serralongue. La façon dont il documente les luttes des Indiens sioux de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du nord, aux États-Unis pour s’opposer à la construction du Dakota Access Pipeline. J’ai aimé son approche et la façon dont il traite les sujets en laissant la place et la parole aux amérindiens. Je me suis abonnée à sa page facebook et ai remarqué que François Bon et Jade Lindgaard la journaliste environnementaliste de Mediapart suivaient également la page de Serralongue. J’aime ces liens avec des personnes dont je suis le travail par ailleurs. Mes cabanes continuent à se construire.

A Arles j’ai aimé l’expo de Léa Habourdin sur les forêts primaires. Pour dire l’effondrement des espèces elle a choisi une technique non polluante à base de végétaux pour le développement de ses photos. Si bien que peu à peu ses images disparaîtront. Comment mieux dire son anxiété écologique ?

A Arles j’ai vu trois expos consacrées aux luttes des Amérindiens. Au Mexique, aux États-Unis et au Chili. Tous ces Peuples natifs se battent pour la reconnaissance de leur souveraineté, de leur identité, le maintien de leur terre sacrée. Pour l’accès aux droits fondamentaux. Tous ils disent lutter parce que leur territoire est mis en danger par les industries minières, par les exploitations touristiques et les multinationales du pétrole et de l’agroalimentaire. Tous ils parlent des stigmates de la colonisation et de la mondialisation.

A Arles j’ai été subjuguée par le travail de Noémie Goudal, ses vidéos de paysages à la végétation luxuriante en perpétuelle mutation. J’ai aimé qu’elle s’intéresse à la paléo-climatologie. J’aime quand les disciplines se mélangent que les artistes travaillent avec des scientifiques.

A Arles je n’ai pas vu l’exposition de Jacqueline Salmon. J’y suis allée le mardi 19 Juillet l’exposition est fermée le mardi. J’y suis retournée le jeudi 21 juillet à 18h15 l’exposition ferme à 18h. En feuilletant une monographie j’ai pensé c’est bien dommage !

A Arles j’ai découvert Bettina Grossman, une artiste à l’œuvre prolifique. Au début des années soixante, un incendie détruit une grande partie de son œuvre. Pour se remettre de cet incendie traumatisant, elle produit beaucoup. Des œuvres en série aux motifs colorés répétitifs. J’ai aimé les portraits des personnes qui passent dans sa rue photographiés en contre plongée depuis son balcon. Certain.e.s lisent le journal en marchant. Une des personnes porte une affiche no intervention in Nicaragua. J’ai acheté le catalogue de l’œuvre de Bettina dans une petite librairie indépendante. Une artiste pour consolider mes cabanes.

A Arles j’ai commandé le livre le travail de mourir d’Emmanuelle Pagano à La Machine à Lire de Bordeaux.

A Arles j’ai aimé les artistes qui travaillent sur l’archive. Les archives familiales pour Jansen Van Staden qui, à la mort de son père, découvre dans une lettre qu’il s’est engagé dans la guerre en Afrique du Sud pour tuer des gens. L’archive coloniale pour Belinda Kazeem-Kamiński. Les archives de la photographe Babette Mangolte qui a documenté la scène chorégraphique dans les années soixante-dix. Elle a aussi été la directrice de la photographie sur de nombreux films de Chantal Akerman. J’aurais préféré voir des photos de plateaux des films de Chantal Akerman !

A Arles j’ai consolidé mes cabanes en tissant des liens entre des mondes qui se font écho, le travail de Seif Kousmate au Maroc et l’atelier de Dominik en plein cœur de Bordeaux.

A Arles deux fois par jour je me suis connectée sur le site du journal Sud-Ouest et de la mairie de la Teste pour suivre l’avancée des luttes contre les incendies de la foret usagère de La Teste-de-Buch. Sauf le jour où Macron est venu. Trop peur d’entendre ce qu’il allait promettre.

A Arles j’ai rencontré dans la rue une sosie de Nathalie Artaud qui m’a tendu un tract de Lutte Ouvrière et qui m’a demandé si je connaissais Nathalie Artaud. Je lui ai répondu oui mais je vote écolo. Elle m’a répondu consternée que sans une révolution on ne viendrait pas à bout du Grand capital.

A Arles j’ai découvert l’existence d’une nébuleuse qui a pignon sur rue : les Napoléons – une sorte de mini-Davos dédié aux acteurs de la communication. J’ai été un peu étonnée qu’au XXI siècle on ait l’idée de s’appeler les Napoléons.

A Arles j’ai compris qu’au XXI siècle on puisse avoir l’idée de s’appeler les Napoléons quand j’ai découvert leur projet : soutenir une innovation vertueuse, éthique, technologique, sociale, politique, entrepreneuriale qui profite au plus grand nombre par la confrontation des idées et le croisement des compétences et des métiers. Avec bienveillance et détermination.

A Arles le dernier matin, j’ai vu l’exposition Les Cartographies du corps de Susan Meiselas et Marta Gentilucci. Dans la nef de l’église Saint-Blaise. Sur une dizaine de postes vidéos j’ai vu des mains et des gestes de femmes âgées. Des mains qui tricotent, des mains qui hésitent, une maille à l’endroit une maille à l’envers. Des mains qui tiennent des livres. Des mains qui élaguent les oliviers avec précision. Des mains qui dessinent au bic bleu des sortes d’arabesques. Des mains qui fouillent sur les stands au marché, choisissent des bijoux de pacotille ou des vêtements. Des mains qui pétrissent la pâte, l’étalent, la transforment en ravioles. Des mains qui regardent des photos anciennes rangées dans des boîtes en carton ou éparpillées sur une table. Des mains pleines d’énergie et de beauté. Des mains qui travaillent ensemble. Des mains qui dessinent l’intensité de vies de femmes. »
Isabelle Vauquois

***

« Ce monde n’est pas raisonnable.
Enchantement et consternation en alternance.
Un yoyo blanc, rouge et noir. De la beauté, de la puissance et de la violence qui me donnent le vertige, depuis toujours je crois.

La beauté du ciel, ses couleurs changeantes, cette même lune que tous les locataires de la planète voient. De la même planète.
Vertige.

Je vois la parentèle entre les ormes et les acacias qui se soutiennent durant des décennies, je vois la baguette du sourcier vibrer selon les champs magnétiques, je vois le petit drongo brillant imiter les cris des suricates pour les alerter d’un danger que lui seul peut voir de son arbre.

J’ai vu le Mississipi, ses rivières, ses roues à aubes et Tom Sawyer. J’ai vu les longues cagoules blanches pointues des fous.

J’ai vu la beauté de Lee Miller photographier Chaplin et se baigner nue dans la baignoire d’Hitler.
La beauté sera convulsive où ne sera pas dit André Breton.

J’ai vu, dans une rue d’Arles, ce jeune homme aux longs cheveux blonds, corps émacié, sale, abîmé, tenant dans ses mains un lapin, son lapin, avec au-dessus de sa tête le visage affiché d’une femme chapeautée.

J’ai vu cet homme enjoué accompagner à Rennes une jeune femme rasée.

Il n’y a pas de soleil sans ombre et il est essentiel de connaître la nuit dit Albert Camus.

J’ai vu des centaines d’humains marcher sur d’autres dans le Golfe du Bengale, j’ai vu des enfants marcher 9 kilomètres pour aller à l’école sur le balcon de l’Annapurna, j’ai vu une tarentule énorme surgir d’un sequoia dans la jungle guatémaltèque, j’ai vu des dizaines de sangsues sur mes mollets.
J’ai vu des moustiques gros comme des hélicoptères impossibles à chasser à Tikal. J’ai vu un paysan chercher vainement un rhinocéros blanc contre quelques pièces, je l’ai vu encore expliquer tout bas comment échapper à l’ours. Je me suis vue comprendre après son sacrifice si nos zigzags n’avaient pas été assez rapides.
J’ai vu des Chinois chercher du pétrole sur les plages de Sihanoukville.

J’ai vu un ponton entouré de canoës de toutes les couleurs sur le Pacifique et m’aperçus que c’était un étal de marché parisien vu par Cartier-Bresson.

J’ai vu une température extérieure à 37 et entrai dans une chambre réfrigérée à 15.
J’ai vu des vols pour Amsterdam à 1 euro, j’ai vu des gens transpirer sur le tarmac pour moins de 1000.

J’ai vu une terrasse où les consommations sont interdites aux cons et aux connes.
J’ai vu une foule de solitudes.

J’ai vu une berge d’où l’on peut faire de magnifiques ronds dans l’eau.

J’ai vu des indiens chevauchant des Harley au Canada, j’ai vu un boyau métallique long de plusieurs mètres dans lequel des hommes se jetaient tandis qu’une femme poussait des petits cris d’oiseau à leur arrivée au sol.

Rencontrer un homme c’est être tenu en éveil par une énigme dit Emmanuel Lévinas.

J’ai vu un ciel rougeoyant alors qu’il faisait nuit.
J’ai vu des pommes et un nuage devenir des symboles du capitalisme.

J’ai vu un bas-côté d’autoroute américaine avec une large flèche montrant la direction pour aller à Dieu.
J’ai vu des indiens Purépechas faire boire du coca à leurs coqs et d’un seul coup de lame les égorger dans la foulée.

La question n’est pas de savoir quel est le sens de cette vie, mais qu’est ce que nous pouvons en faire dit Louis Guilloux.

Je vois de l’étrangeté et de l’évidence sur cette terre.
J’entends dire que la terre est plate.
Et pourtant elle tourne. »
Nathalie Le Lay

 

 

 

 

Écrire à Arles en juillet

Chaque été, les Rencontres d’Arles chahutent notre regard, d’un continent à l’autre. Elles nous rappellent à notre nécessité absolue d’exister.

Adriana Lestido

Cet été, Christoph Wiesner, directeur des Rencontres d’Arles, présente ainsi leur 53° édition :

    « Un été des révélations, cela semble presque une évidence. Comment nous faire voir ce qui nous crève les yeux, mais qui prend tant de temps à apparaître, comme si la révélation ne pouvait être qu’une naissance forcée ? La photographie, les photographes et les artistes qui s’en emparent sont là pour nous rappeler ce que nous ne voulons ni voir ni entendre : pourtant, comme le rappelle Emanuele Coccia, « c’est donc au sensible, aux images que l’homme demande un témoignage radical sur son propre être, sa propre nature ». »

C’est à un dialogue entre images et écriture que je vous invite pendant cet atelier. Le matin vous découvrez les expositions qui foisonnent dans les différents lieux de la ville, accompagné.e.s de votre carnet et de ma proposition d’écriture. Vous prenez des notes, cherchant à saisir ce qui fait rencontre entre votre propre regard et ceux des photographes. Puis vous trouvez votre endroit pour laisser libre cours à l’écriture en vous inspirant de vos notes : vous préparez le texte que vous apporterez, l’après-midi, dans l’atelier.

Dans l’atelier, l’après-midi, je vous invite à quelques retouches et/ou approfondissements, puis nous partageons les textes et faisons des retours dans le cadre de l’écoute bienveillante et constructive qui fonde l’esprit de mes ateliers.


Je vous donne, en fin d’après-midi, une nouvelle proposition pour le lendemain.

Décrypter les différents visages des mondes qui nous entourent en dialogue avec ce que les photographes nous en délivrent…

Dans l’atelier, il s’agira de donner vie à des personnages rencontrés au détour d’une exposition, d’imaginer les mondes qui sont les leurs, d’imaginer aussi d’autres rencontres… Vous découvrirez le formidable potentiel du langage pour dire et comprendre notre temps et celles et ceux qui l’habitent.

(Il sera intéressant de disposer d’un ordinateur pour compléter vos rencontres avec les images par des recherches documentaires sur internet, si besoin.)

 

L’inspiration, c’est le travail

« D’un coup, des phrases viennent, quelque chose échappe. Ça devient vraiment de la littérature quand quelque chose échappe

[…] C’est provoqué par les mots, la concentration, l’isolement, la fatigue. C’est donc tout autre chose que l’inspiration. […] L’inspiration, c’est le travail. »

Je prépare une journée de l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains. Cette année, après Pierre Bergounioux, Claudine Galea et Gwanaëlle Aubry, nous travaillerons en dialogue avec l’œuvre de Patrick Deville.

Patrick Deville dont on peut lire un livre d’entretiens sur l’écriture conduits par Pascaline David : Le tapis volant de Patrick Deville, paru aux éditions Diagonales dans la même collection que Les motifs de Laurent Mauvignier, dont j’avais parlé ici.

Dans ce livre, Patrick Deville parle de son projet pharaonique d’écriture : « Le projet Abracadabra, géographiquement, c’est un double tour du monde en douze livres. Six livres pour faire un premier tour de l’ouest vers l’est, de l’Amérique centrale vers la France en passant par l’Afrique et l’Asie, puis un tour de France au volant qui est un demi-tour, pour repartir vers l’ouest, en Amérique du Sud, en Polynésie, vers l’océan Indien et la péninsule Arabique, pour rejoindre un jour la vieille Europe. […] La planète entière, et à sa surface le fourmillement des vies humaines, comment pendant un siècle et demi, depuis 1860 – un claquement de doigts dans l’Histoire –, on a tenté de s’arranger de cette énigme de l’existence, comment les hommes ont essayé, pour le meilleur et pour le pire, de mener leur vie. »

Lorsque Pascaline David demande à Deville quels conseils il donnerait aux jeunes auteurs il répond : « Lire et travailler. La plupart du temps, bien sûr, ça ne suffit pas, et c’est normal que « ça ne marche pas ». Mais en tout cas, lire, travailler et réfléchir constituent le seul moyen de savoir si ça peut marcher. »

Lire, travailler et réfléchir… faire des exercices… Je m’amuse à penser que ce programme de préparation décrit par Deville est ce que je propose dans mes ateliers.

« Il peut y avoir ce travers quand on commence : […] on ne sait rien faire encore et l’on voudrait tout faire en même temps. C’est impossible, avant cela il y a des exercices : des exercices de description, d’invention d’un personnage, de situations de récits… J’ai donc passé des années à faire des exercices et à lire, mais pas n’importe comment. Je lisais de manière à m’y mettre comme écrivain ou futur écrivain. On lit à ce moment comme un espion. On veut savoir comment c’est fait. »

Lire comme une espionne, savoir comment c’est fait et transformer cela en proposition d’écriture, voilà comment je prépare l’atelier.



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L’atelier Rosenthal

Préparation

    « Le hululement lugubre s’est éteint, la pièce était à nouveau silencieuse. On était assis, immobiles, et on a laissé tout cela, la nourriture et le reste, descendre le long de nos viscères. On n’avait pas imaginé que Fox oserait tout déballer, qu’il se mettrait à table à ce point. On l’admirait, je crois, on admirait sa capacité à montrer devant nous ses faiblesses. […] On baignait dans une douceur nouvelle, on avait l’impression qu’on allait pouvoir utiliser toute cette connaissance accumulée dans la nuit, la vie d’un autre, proche mais presque inconnu, pour nous consoler. »

Voici la voix de la narratrice d’Éloge des bâtards, cette voix qui raconte l’histoire qu’Olivia Rosenthal a tressée avec d’autres voix – celles de jeunes hommes et de jeunes femmes qui, chacun.e, raconte comment il ou elle vit le fait d’être un.e bâtard.e.

J’ai entendu l’auteure raconter sa surprise le jour où elle s’est rendu compte que de nombreuses personnes, parmi ses proches, étaient des bâtards – nombreuses au point qu’il était difficile de croire au hasard. Son étonnement, sa curiosité l’ont poussée à mener l’enquête en recueillant leurs confidences.

« Olivia Rosenthal travaille à partir d’entretiens enregistrés, qu’elle retranscrit, relit, « rumine » jusqu’à trouver une forme, « trouver le lien entre ce que les gens [lui] racontent et ce [qu’elle] en fai[t] ». Un long processus pour se réapproprier ces voix afin de dégager, de leur désordre – élément capital, selon elle, pour que débutent les histoires ! – un fil fictionnel. Le livre constitue alors « la réponse à la question de savoir pourquoi [elle a] eu envie  de travailler sur ce thème », écrit Fred Robert, sur le site Zibeline, dans l’article Écrire, belle besogne.

    « Dites-moi votre lieu de naissance ?
    Je ne sais pas, docteur.
    Quel âge avez-vous ?
    Amérique, Francfort, l’un des deux.
    Où habitez-vous ?
    C’est difficile à expliquer. »

Ici c’est la voix de Monsieur T., atteint de la maladie de A., qui est devenu l’un des centres de On n’est pas là pour disparaître – un autre récit polyphonique initié par la question : qui devient-on lorsqu’on a perdu la mémoire ? Lorsqu’on a perdu le sentiment d’être soi ?

Dans J’entends des voix, dont j’ai parlé ici, Olivia Rosenthal présente sa pratique de collecte de la parole des autres. J’aime qu’elle dise de cette pratique que ses interlocuteurs « aiment sentir que leurs mots ont du poids. »

C’est donc au jeu de la collecte de la parole des autres que je vous invitais – avant de rejoindre l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal qui s’est tenu en février à Saint Germain-en-Laye :

Commencez par choisir un thème, ou une question qui vous tient à cœur.
Un thème issu de l’actualité ?
Une curiosité pour un métier que vous aimeriez découvrir de l’intérieur, par les confidences de celles et ceux qui le pratiquent ?
Une question qui vous occupe aujourd’hui ?
Un thème issu de votre vie intime, comme le fait Olivia Rosenthal lorsqu’elle demande à ses amis bâtards de lui raconter leur vie avant de transformer ces confidences en un récit polyphonique ? (« J’aime les bâtards, le projet était de les réhabiliter », dira-t-elle après avoir écrit son roman.)

Une fois votre thème arrêté, choisissez trois personnes avec lesquelles vous mènerez des entretiens. Vous les inviterez à raconter quelque chose de leur vie, ou de leur métier, ou de leur activité, ou de leurs goûts, ou de leurs manies secrètes – en lien avec votre thème.

    « Que faites-vous là ?
    Je ne sais pas.
    Avez-vous besoin de quelque chose ?
    Donnez-moi des gants.
    Des gants ? Je ne comprends pas.
    Ça me facilitera la tâche.
    Quelle tâche ?
    Attraper les enfants dans les arbres. »

Faire parler l’autre ? L’inviter à se raconter ?
Relancer son récit par des questions ouvertes… Désirer apprendre de lui ce que vous ne savez pas encore… Écouter sa façon singulière de dire, sa manière d’habiter la langue… Enregistrer l’entretien puis transcrire les paroles telles qu’elles ont été dites – en prenant soin de saisir la tournure des phrases, les hésitations, les répétitions, les coqs-à-l’âne, les tics de langage, les silences, etc.

Ensuite ? Eh bien vous êtes venu.e.s avec cette matière dans l’atelier et nous avons assisté à la naissance des histoires qui ont donné à ces voix la présence de personnages dans vos récits.


Voir ici l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal

Force de vie vers la lumière



Avec Giuseppe Penone, qui questionne les liens entre l’homme et la nature dans la belle exposition Sève et pensée actuellement à la BNF,
je vous souhaite que cette nouvelle année voie se déployer le vivant et la création sous toutes leurs formes !



Voir ici l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture : prochain week-end les 15 et 16 janvier
Voir ici l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal : du 23 au 25 février