Des histoires et des vies

Comment l’expérience humaine peut-elle s’écrire ?

Vous êtes venues à l’atelier Histoires de vies avec, chacune, un projet différent. L’une désirait écrire la vie de son père, une autre venait écrire la sienne propre, une encore venait avec le souvenir de sa grand-mère et se demandait comment l’écrire, une autre enfin cherchait comment donner forme à son expérience de travail thérapeutique avec les rêves… Vous quatre, pendant cinq jours, venant donner vie de mots à celle ou celui qui demandait à entrer dans la langue par le récit que vous veniez écrire avec moi dans l’atelier.

Il fallait commencer par construire l’écoute. « Quand j’ai dévoilé mon premier texte, j’ai trouvé la bienveillance. Ensuite il a été possible d’écrire car je savais que je ne serais pas mise en danger. » La confiance ne se décrète pas, je l’ai écrit ailleurs, elle se construit si on lui en donne le temps — « La sage femme est une femme sage ! Cette invitation au voyage a été un accouchement. Je suis très touchée par l’éclosion des textes, ce que chacune a exploré et mûri… un tel changement dans les chantiers en 5 jours ! » « Le cadre et la rigueur, alliés à la grande douceur et le respect absolu. »

La confiance, et l’écoute de ce que chacune apporte de singulier, qui se fraye un chemin dans les textes, s’aventure dans les phrases — « écrire c’est risquer » –, se dévoile — « écrire, espace secret, sacré » –, se cherche en dialogue avec les textes d’auteurs qui vous invitent à écrire — « Je venais chercher une technique pour écrire une vie, enfin, c’est ce que je me disais. Il a fallu cette approche guidée par cercles concentriques pour écrire sur mon père disparu. »

Écrire, écrire… et prendre le temps d’entendre les textes, d’en parler.
Combien en avons-nous partagé, de mots autour de vos textes ?
« J’ai appris ce que j’avais à apprendre pour que tu puisse naître dans les mots. » Et combien de questions ? « Qu’est-ce que je suis la seule à pouvoir écrire ? » Questions à soi-même, écrivant ; questions à celle ou celui qui est devenu votre personnage dans l’atelier. « As-tu jamais su ce que tu as donné, toi qui a si peu reçu ? ». Questions et partage ont peu à peu validé vos démarches de création. « Tu es apparu par bribes. » « J’ai enfin reçu l’autorisation à être créative après avoir toujours rêvé de l’être. »

En compagnie d’auteurs comme Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Annie Ernaux et combien d’autres, vous avez saisi un peu de la vérité d’une vie en explorant le champ d’investigation qu’offre l’énigme du moi (Milan Kundera). « Les lectures nous nourrissent. On apprend le métier en faisant à la manière de… Chacune a trouvé son chemin à partir des mêmes propositions. » « J’ai appris ce que j’avais à apprendre pour que tu puisse naître dans les mots. »

« J’ai très vite compris que si j’acceptais de me dévoiler je gagnerais beaucoup. Je comprends que le processus dépasse la méthode. Les mots ont parlé pour moi. »

notre atelier

« Nous marchons dans les rues d’Aurillac, il a plu. Avant d’arriver j’ai repéré l’adresse des bâtiments du Conseil Général, dans une petite rue. J’aurais voulu un beau lieu, chaleureux, douillet, des sols moelleux, des canapés confortables, mais ce sera un bureau anonyme, au mobilier métallique, l’éclairage au néon, un sol de dalles plastique. Nous attendons, comme on attend aux guichets des administrations. Cela paraît incongru, je voudrais autre chose. Un accueil à la hauteur de l’événement. Je voudrais que ceux que je croise devinent, qu’ils comprennent ce que je suis venue faire ici : consulter le dossier de ma grand-mère, son dossier d’enfant de l’assistance publique. « Ta grand-mère était de l’assistance », comme on disait dans ma famille.

Mon nom retentit dans le couloir et une femme s’approche de nous, nous sourit, se présente. Je reconnais sa voix, nous nous sommes parlé à plusieurs reprises ces derniers mois. C’est elle qui a précipité les événements. (J’ai tant tergiversé, annulé des rendez-vous successifs, trouvé mille prétextes pour renoncer à cette rencontre.) Car elle va, me dit-elle, devoir rendre le dossier aux archives dont elle l’a extrait presque un an auparavant. Et je devrai recommencer la même démarche, écrire, attendre. Et je vois ma grand-mère disparaître à nouveau dans les allées immenses emplies des dossiers des milliers d’enfants au même destin qu’elle.

Je suis venue la retrouver ici, venue capter cette part d’elle que je ne connais pas, tenter de percer le mystère, entrer dans cette nébuleuse, ce chaos de ses premiers jours, pour comprendre. Je manifeste ma surprise, son dossier est épais, il y a apparemment des dizaines de documents. La femme me dit que je peux choisir ceux que je veux reproduire à la photocopieuse, que je ne pourrai pas tous les récupérer. Je suis déçue mais B. propose de tous les photographier, un à un. Comme ça, je les aurai dans la couleur d’origine. Je l’aime. Il a compris. Je ne veux plus rien laisser d’elle ici. Tout emmener avec moi. Personne à part lui ne sait que nous sommes là, c’est notre expédition secrète. Pendant ces quelques heures, Antoinette m’appartient, à moi seule. Tant pis pour les autres, tant pis pour tous ceux qui n’ont rien voulu savoir, rien voulu chercher à comprendre. J’ai envie de les punir, de ne rien partager. Un flot de larmes tente de forcer le barrage mais en deux profondes respirations, je le réprime. Je caresse le dossier, regarde cette couverture claire, sépia, usagée. La dernière fois qu’il a été ouvert, ma grand-mère se mariait, majeure depuis un jour. Depuis, plus rien. Savait-elle seulement qu’il y avait un dossier ? C’est à mon tour de me sentir intruse. De quel droit ? »
F. L-P

vies 1

« Je viens d’un pays sauvage, d’une terre âpre qui ne cesse de s’affirmer et qui impose ses humeurs. Nous, les québécois, nous avons dû nous cramponner, payer le prix, devenir ingénieux, entêtés pour la conquérir. Nous sommes des survivants teigneux, besogneux, jaloux de nos conquêtes. Nous sommes de ceux qui dosent l’effort à la hauteur de leurs rêves. Accrochés à ce bout du monde, nous résistons. Saison après saison, nous avons gagné notre place sans jamais renoncer, parfois en reculant pour reprendre notre élan. Nous tenons.

Et toi, mon père, tu en es. Tu as grandi au pied de la montagne usée par ces luttes de géants qui s’affrontent depuis les temps anciens. Tu t’es imprégné de cet amour/haine des gens d’ici pour cette terre. Tu t’es imprégné de l’odeur changeante des bois au gré des saisons. Tu as répondu au flux puissant d’énergies qui te traversaient pour inventer, faire corps avec ta terre, à ta mesure. Tu as lutté – et même si chacune de tes réalisations grevait un peu ta résistance, inlassablement tu as poursuivi ton rêve de bâtisseur.

C’est au plus près des arbres que tu as débuté ta vie d’homme. Homme des bois pour les connaître, les apprécier, les transformer. Rude métier que celui des chantiers où l’hiver impose sa loi, où la rudesse du climat s’accorde à la rudesse des hommes ! On y grandit vite, on s’y forge le caractère. Toi, c’était bien ton but quand tu as fait ce choix. On destinait l’autre, ton frère aîné, à un grand destin ; pour toi rien n’était prévu. Tu as manié la hache, tiré les trains de bois à la rivière. Tu t’es souvent écroulé, le nez dans ta gamelle le soir au bord du poêle. Et quand tu rentrais, c’était la ferme qui te happait. Prendre le relais aux champs, nourrir les animaux, entretenir les bâtiments. Tu rêvais de bien d’autres choses, tu avais soif d’être reconnu, admiré autant que l’autre. Lui, il n’a pas connu les mains gercées, les pieds gelés ; il était promis à la prêtrise. Il a bien accepté les grandes études en ville mais quelque part en chemin, la vocation s’est perdue. Toi, tu as poursuivi tes saisons laborieuses. Tu t’es tenu loin, tu as appris la valeur de l’argent que tu gagnais.

Tu aurais peut-être choisi d’y revenir si l’impatience d’un jour, l’imprudence d’un geste ne t’avait privé de tes forces pour une longue traversée. C’était au printemps, au retour d’une saison éprouvante où le poids du métier te taraudait encore plus qu’avant. Tu n’avais plus rien à prouver là-haut. Tu cherchais une issue qui te sortirait de cet enfermement. Tu n’avais pas une vision claire de ton envie et la scierie t’offrit une alternative. Prendre les billes de bois, les coucher sur le banc de scie en les poussant vers la lame était à ta portée. Tu y retrouvais l’odeur du bois. Ce travail te convenant, tu t’y voyais prospérer. »
Lisette

vies 3

« C’est novembre sous les tropiques, avec dans ses bagages le lourd passif de l’année écoulée, mais surtout la promesse assurée de l’été. Pour l’occasion Marie a remis sa robe de première communion. Elle porte des gants transparents et élégants. Ils lui donnent chaud. Sur la tête, la couronne de fleurs blanches, mais elle n’a pas remis le voile. Ce serait mal venu. La mariée, c’est Brigitte et elle épouse le père de Marie. Marie est la fille d’honneur. Elle tient un joli petit panier garni d’un coussinet en taffetas blanc.
L’église de la Visitation à Vacoas est pleine à craquer parce qu’il y a trois familles rassemblées, deux qui se connaissent déjà et une troisième, celle de Brigitte. Marie est impatiente d’ouvrir le cortège nuptial avec Yves, le petit cousin choisi comme garçon d’honneur. Aujourd’hui elle doit être parfaite et jouer son rôle avec assurance.
L’église dessine sa géographie de mariage, chaque famille se resserrant dans ses bancs pour ne pas franchir les frontières invisibles et semer le chaos. Chacun à sa place et rien qui dépasse. Marie s’installe au premier rang à côté d’Yves. Elle considère avec appréhension ses mains gantées qui commencent à transpirer.
Au moment de la quête, elle se lève sur un signe de Camille, la sœur de sa mère. Elle a répété cette scène une fois déjà. Elle doit descendre le long de la nef centrale et proposer le panier aux invités, banc après banc. Elle doit attendre que le panier revienne avant d’aller à la prochaine rangée. La nef est longue et les invités nombreux mais tout va bien. Elle parvient à finir son office. Le panier est maintenant lourd, avec toutes les pièces de monnaie et quelques billets qui tanguent dangereusement à la surface.
Marie s’applique et remonte la nef. Elle sent que sa gorge se noue et ses mains se mettent à trembler. Dans le chœur, son père et Brigitte son assis côte à côte. Son père se tient droit comme d’habitude, dans la posture du policier prêt à défendre quiconque serait en danger. Il n’est pas en uniforme aujourd’hui et le col net de sa chemise laisse apparaître sa peau très brune. La robe de Brigitte est toute en dentelle. Elle n’est pas doublée aux manches et l’on devine ses bras fins et dorés sous les motifs en relief. De longues boucles soyeuses tombent en cascade sous son voile de tulle. Le bas de la robe est évasé et dépasse du prie-Dieu comme une grande fleur contrariée.
Au moment d’atteindre le chœur où elle doit reverser le contenu du panier, Marie sent celui-ci lui échapper. Les billets s’envolent et les pièces, lourdes et sales, chutent avec grand fracas sur le marbre blanc de l’église. Marie sent monter les larmes lorsque les mariés se tournent vers elle. Elle cherche désespérément des yeux Camille qui s’est, tout de suite, précipitée et l’aide à tout ramasser. Les pièces ont roulé dans toutes les directions. Avec leur robe de cérémonie, elles doivent se pencher pour les retrouver, une à une. Marie tente d’enlever ses gants délicats mais ils lui collent à la peau et le temps presse. Elle ramasse les pièces en toute hâte. Les gants sont tachés.
Lorsque la marche nuptiale retentit, les mariés se lèvent. Marie et Yves les rejoignent sur la grande marche qui sépare le chœur du reste de l’église. Marie ne sait pas comment se tenir pour la photo de mariage. Le flash l’éblouit. La nuit remplace, tout à coup, le jour dans ses yeux. Il lui faut quelques secondes pour retrouver la vue. »
Danielle Palmyre

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« Dans le métro qui la mène chez N.B., Monica ne peut empêcher le tourbillon mental qui l’assaille malgré les longues respirations qu’elle fait pour tenter d’apaiser les questions/réponses/associations d’idées qui fusent de son nouvel univers. Et dire qu’en France une loi interdisait l’interprétation des rêves jusqu’aux années 30 ! Ces outils de guérison formidables qui pourraient apaiser tant de souffrance et même économiser de l’argent à la sécurité sociale. Monica pense que la société ne tourne pas bien rond ; ses amis, eux, pensent qu’elle est de plus en plus perchée.
Elle arrive chez N.B. – analyste Junguien – avec qui elle travaille depuis peu, mais qui la fascine de plus en plus par ses interprétations magistrales… elle l’a affectueusement baptisé le « Maître de ses Rêves ». Ils sont assis face à face silencieux, solennels chacun avec ses notes sur les genoux. Il la regarde les yeux mi-clos, un demi sourire au coin des lèvres : « quand vous êtes prrrrrête, SVP, lisez moi votre rêve ! »
Il roule les « r » car il n’a pas perdu l’accent de sa Hongrie natale qu’il a quittée vers 18 ans à la révolution. Il porte en lui les secrets, les souffrances et l’élégance d’une époque disparue. Monica s’éclaircit la voix, hésite, puis le rêve jaillit comme un jet :
« Je suis dans un ascenseur qui monte et descend sans s’arrêter. Je me couvre car je porte quelque chose de transparent. L’ascenseur s’arrête au 5ème étage, je dois rejoindre le 4ème à pieds ; dans l’escalier de secours je vois une ado cheveux courts et racines apparentes qui fume. J’arrive dans ma chambre spacieuse, ça sent la poussière. La fenêtre est cassée, il y a de vieux stores abimés entre lesquels est posé un rideau. En haut sur les toits un Mickey géant saute de building en building. Un homme basané se plaint de son travail : il doit tendre des fils entre les édifices pour que Mickey puisse mieux passer. »
Pendant sa lecture elle le voit suivre le texte en griffonnant avec ses stylos de couleur, tantôt il entoure de rouge, tantôt il souligne de vert ou fait des flèches en bleu. Une fois qu’elle a terminé il hoche la tête et sourit avec bienveillance : « Ahaha » dit-il, « alorrrs on y va ! »
Il commence par la liste des associations : « c est quoi un ascenseur pour vous ? c’est quoi fumer ? C’est qui cette fille ? quel âge a-t-elle ? connaissez vous cette chambre ? »
Cette partie de la séance est toujours celle qui énerve le plus Monica ; ces questions en apparence innocentes mais si difficiles à répondre. Elle attend avec impatience le moment ou il va, comme un traducteur magicien, l’aider à comprendre le langage symbolique des rêves — impénétrable et « vertigineusement ancien » dixit le Maitre. »
Monica Jund

vies 2

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Tumulte dans l’atelier

Le soleil est au rendez-vous de notre dernier week-end d’atelier

il traversera l’atelier de part en part — se glissera le matin par la vitrine donnant sur rue, s’invitera à notre table l’après-midi par la fenêtre donnant sur cour — tandis que nous poursuivons notre travail d’écriture en compagnie des auteurs et des livres.

Chaque fois je suis venue avec des livres qui avaient fait rencontre. Cette fois-ci je vous ai proposé de jouer à votre tour en venant avec des livres aimés : vous en parlerez demain pour éveiller vos compagnons de l’atelier au désir de les lire. Puis vous explorerez l’ouvrage que vous aurez choisi en attendant que quelque chose dans le livre vous appelle ; vous cheminerez avec le livre jusqu’au moment où le goût de lire se transformera en désir d’écrire.

N’est-ce pas ce que je cherche, venant avec mes livres aimés dans l’atelier ? N’est-ce pas ce qui vous a conduit à dire de notre atelier qu’il était littéraire parce qu’il vous redonnait le goût de lire, cet appétit ?

Avec Tumulte

Aujourd’hui c’est avec Tumulte, de François Bon, que je vous propose d’écrire.
Tumulte « résulte de la contrainte d’une écriture quotidienne, non préméditée, réalisée directement sur serveur Internet, du 1er mai 2005 au 11 mai 2006. » Ce qui m’intéressait, c’était « la prise de risque de sa forme par sauts, la contrainte, l’obligation de prendre et sauter » qui font de cette écriture « une expérience narrative en temps réel. »
Et cet autre risque : François Bon faisait le projet de ne garder aucune trace du texte une fois l’expérience terminée.

    110. Portrait de moi en perdu
    de l’écriture
    Au début je voulais faire ça sur un an et fini, je m’étais même engagé à effacer le site rassemblant ces textes, le faire exploser par WIFI en direct du 32 Faubourg Montmartre où est mort Lautréamont. Je voyais une sorte de fête, avec quelques copains (…). On connecterait mon petit ordinateur gris sur le réseau, de là sur mon hébergeur ovh.com, et nous verrions en quelques dizaines de secondes le petit rectangle gris de l’effacement avancer. Ensuite nous irions boire et manger.

François Bon — ce bruit de la langue confrontée à elle-même dans ce brassement de cailloux du monde. Il s’agirait donc de lancer les mots sur la page comme il les lançait chaque jour vers le grand dehors, de les lancer pour saisir des bribes du réel qui nous échappe, des fragments du monde, l’interrogation d’un élan d’écrire — sans perdre de vue l’inquiétude sur le langage qui traverse Tumulte.

    1. Rien n’avait changé
    non pas colère, une inquiétude plutôt
    Dans ce pays, on avait perdu la langue. Oh, des mots, il y en avait comme ailleurs.
    Les mots sur les murs, les mots de la radio, les mots de la télé, du cinéma, les mots du travail.
    C’est à ce moment-là qu’il aurait fallu réagir.
    (…) À quel moment on a su que ce pays n’avait plus de langue ?
    Tu pouvais parler, quand même, sûr : simplement, qui écoutait, qui répondait ?
    On était sur des chemins parallèles : bien sûr, tout continuait. Ça parlait autant, ça parlait pareil. Peut-être même encore plus fort.
    Ce pays n’avait plus de langue, et rien n’avait changé.

« Hier j’ai acheté des fleurs. Ce n’était pas prémédité. J’achète des fleurs parce que j’aime le moment précis de l’achat, déclencher la sonnette en franchissant la porte, être baignée dans cette odeur presque écœurante, être étourdie par le luxe de couleurs, échanger avec le couple de fleuristes qui travaille 7 jours sur 7 de 9h à 20 h l’hiver et 21h30 l’été, que je connais bien depuis 20 ans, mais uniquement de cette façon. J’aime traîner légèrement en feignant de décider quelles fleurs associer, j’aime enfin repartir, faire tinter à nouveau la sonnette chargée de cette brassée sélectionnée et grossièrement emballée dans ce papier marron, parce que c’est pour la maison.
Finalement, j’aime acheter des fleurs exactement de la même manière que j’aime m’asseoir en terrasse ; c’est avoir la certitude d’un moment qui, sans être exceptionnel, est agréable, et dont toutes les étapes sont connues et les règles du jeu maîtrisées. Bien sûr, il peut toujours y avoir des surprises, mais elles resteront dans ce cadre. Je n’ai jamais pensé aux fleurs en elles-mêmes.
Hier ma fille a aussi acheté des fleurs ; quatre jacinthes bleues, parce qu’elle les a trouvées très belles en passant et qu’elle avait des pièces dans sa poche. C’est inhabituel. Ça ne s’est même jamais produit. »
C.G.

    46. Je ne lis plus le journal
    de l’écriture
    Je ne lis plus le journal. On croit voir le monde, on croit entendre son bruit. C’est la fin de la journée, on s’est assis dans le train. Les mots arrivent du monde en paquets gris. Ce matin ils étaient presque les mêmes. Ils ont choisi les mêmes titres. On bascule par séries, le dedans, le dehors : les frontières ne sont pas automatiques. On s’abstrait de soi-même, et du dehors on vous parle ministres, et puis guerres, argent, fusion économique : des nombres. Il y a les pages potins, c’est la culture avec les films, et des nouvelles des livres : ils collent des adjectifs sur les livres dont ils sont obligés de parler. Une masse sombre de chiffres, et si la plume est bonne, un fragment de vie épars : depuis des années, le matin, je passe un bref moment sur les sites des grands journaux. Je copie du matériel. (…)
    Depuis plus de cinq ans je stocke ces articles, parfois sans les lire en détail, dans un grand fichier traitement de texte. Quand j’arrive à un million de signes (mille cinq cent pages), j’en ouvre un autre. J’en suis au cinquième. C’est devenu une sorte d’encyclopédie indifférente aux dates, à l’actualité. Cherchez pompier, infirmière, pantalon, charbon et vous aurez cinq ou quinze qui reviennent.

« Arrivée et départ. Le départ précipité par train plutôt que par avion car les contrôleurs du ciel sont en grève. Le retour, lui, se fera bien par avion, ce que l’on regrettera finalement car l’avion est trop prompt à avaler l’espace-temps. Dans le train à l’aller, tout le long du trajet qui sera fort long – 6h30 –, la voix masculine préposée aux annonces ne cessera de faire des erreurs. Est-ce l’émotion d’une première fois à remplir cette fonction ? En raison d’un problème d’aiguille, notre TGV passera par la voie traditionnelle à partir de Lyon. Euh non, un problème d’aiguillage. Dans l’avion, le hublot minuscule donne sur les Alpes. On n’a toujours qu’un petit bout de la lorgnette.

Chercher longtemps à remplir le temps. Ensuite, essayer de trouver du temps. Ne plus s’appartenir faute de temps, ne pas toucher terre, cavaler comme le lapin d’Alice. Dormir le plus vite possible. Ah oui d’accord, chacun vit sa vie quoi ! dit l’ado devant le calendrier accroché dans la cuisine.

Avoir l’impression d’être à l’école tout à coup : vous avez une heure. Entendre les voisines qui travaillent, les voir en coin qui noircissent du papier. Refuser de suivre la consigne parce qu’on ne s’en sent pas capable. Je crois que je vais aller fumer. S’inquiéter de n’avoir plus rien à écrire, attendre que ce soit l’heure. Il reste dix minutes. Ai-je lancé mes mots ?

Faire la liste de ce que l’on commence à savoir faire : changer un vol d’avion pour un autre sur un site internet, et l’annuler ensuite pour le train ; choisir du vin ; monter les quatre étages à pied d’un seul coup sans s’essouffler (je peux donc continuer à fumer) ; écrire en ne regardant plus le clavier ; ne plus stresser à la place des gens qui viennent déverser leur stress dans votre bureau ou le soir par téléphone ; faire un tajine ou une tarte à la tomate et au thon sans regarder la recette ; recoudre un bouton. »
Delphine Regnard

    Garder cette torsion du surgissement, de la marche à tâtons.

« Chaleur…
Dans une salle de danse classique. Entre deux barres.
Étonnement et bouleversement d’un temps au beau fixe d’avril… et cette conscience qui l’accompagne dans l’immédiat d’un corps lourd. Lourd par rapport aux rayons de lumière fragiles et entrecroisants, par rapport à la chaleur glissante du parquet, par rapport aux battements fougueux des courbes adolescentes… par rapport… La lourdeur serait-elle toujours ainsi, par rapport ?
Dans le choc d’un miroir inversé, on réfléchit, alors, de manière… classique.
Le corps. Mon corps – celui d’une femme de quarante deux ans, investissons le pronom mon – mon corps, donc, est lourd parce qu’il n’a pas eu bien le temps de s’échauffer.
De la question de la préparation, artificielle mais essentielle… Je ne peux en faire l’économie, de la préparation.
Oui, cela peut, bien sûr, être une raison, voire la raison.
Mais pour en revenir au rapport.
Regardons.

Le tout de cette salle qui est échauffement naturel…
Gouttes de fond de teint perlant sur le duvet des lèvres juvéniles, sueur s’infiltrant sous les corsets rouges vifs virant carmins, résine de colophane fondante au bout des pointes, impuissante à adhérer au sol devant tant d’impulsion…
Leur french-cancan – c’est le leur, chevillé à la pente de leurs muscles – crisse et craque comme un fruit juste mûr.
Elles sont belles et justes comme il faut.
Elles ont entre quinze et dix-sept ans.
Elles vont dans le sens de ces rayons d’avril.

Je saisis alors l’essence, ou les sens, ou le sens, de cette conscience d’un corps lourd par rapport…
Ce terrassement des 42 ans qui arrête et suspend les membres avec le désir qui l’accompagne dans l’immédiat de déposer les mots.
De l’écriture comme d’un allégement, en plein tact.
Avant, je n’aurais pas écrit. Avant, je dansais comme elles. »
E.D.

    Il se crée des séries. On ouvre une trappe autobiographique, un lieu, une époque, un paysage, et il s’enchaîne d’autres images, d’autres perceptions, autour de ce qu’on a ouvert. Il faut les attendre.

« Elle est debout à gauche de l’image, vêtue d’une chemise à carreaux écossais. À sa gauche, trois rangées de gamines âgées d’une dizaines d’années, une à genoux, la seconde assise et la dernière debout. Les regards retiennent éclats de rire, moquerie, un peu d’ennui. Tout autour la cour de récréation est soigneusement rangée. Derrière ce petit groupe, la porte vitrée à petits carreaux reflète le dos de celles qui sont debout, mêlant les couleurs de leurs blouses anonymisées.

Elle est en vacances dans une région ou il pleut des têtards. C’est la saison ou la brume matinale forme de petits nuages dans lesquels éclore des rêves de grenouilles qui glissent d’un monde douillet et cotonneux pour choir sur le bitume des routes d’Auvergne. La ballade est rutilante, frétillante… effrayante. »
Véronique

    5. Un bruit dessous de machine
    de l’écriture
    (…) Un texte qu’on reprendrait ainsi chaque matin sur une très longue durée et qui capterait la totalité de ce qu’on peut imaginer ou penser. Un texte qu’on pourrait prendre à n’importe quel endroit du bloc et se laisser prendre par ce qui s’énonce et recompose, chaque fragment indépendant de tous les autres comme d’une ville qu’on décrirait dont chaque lieu indiffère à tous les autres, et parfois même d’un côté d’une rue à l’autre, et qui ensemble constituent pourtant, indissociables, la ville.

« Ce matin, je dois faire des provisions de médicaments chinois – on ne les trouve pas à Nantes – et donc je pars à la recherche de la boutique qui en vend. J’ai le nom de la rue et la description du trajet pour la trouver. C’est près du métro Belleville.
Je suis étonnée, presque déçue de la simplicité avec laquelle je tombe tout de suite sur la bonne officine. Quelques clients asiatiques, des étagères sur les murs, cela fait pharmacie mais ne se nomme pas – contraintes législatives obligent. La vendeuse, les clients sont dans un bruissement asiatique – j’hésite, l’ombre d’un instant. Si je parle français, est-ce qu’ils vont me comprendre ? C’est idiot mais signe de cette déstabilisation subtile et fugitive toujours possible quand on part de chez soi.
Provisions faites, je sors de la boutique, je découvre qu’il fait presque beau, un temps pour marcher à pieds qui s’offre à moi. Je me souviens que j’adorais ça, tracer des lignes de marche dans la ville, cela fait longtemps que ça ne m’est pas arrivé ; traverser les quartiers, éprouver les strates de la ville. »
Anne Marie

    51. L’écriture comme divergent
    de l’écriture
    (…) Il ne s’agit pas seulement d’accueillir, comme dans le journal, ce qui est la pulsion du jour, ou ce qui vous pousse à remplir la case proposée tour à tour avec un souvenir, une histoire, une réflexion. Je n’ai pas de volonté d’écrire. Il y a ce trou en avant, et ma seule tension, mon seul vecteur d’intensité mentale, c’est comment cette case peut me déporter ailleurs que dans la seule continuité, ou différemment que dans la seule accumulation horizontale.

« Spirale, coquille d’escargot, complexe et si simple…
Univers matérialisé se déroulant lentement et pourtant si lumineusement rapide, vers aucun but visible, tournant autour du centre en s’en éloignant à chaque tour.
La spirale, cette vie à tourner autour de nous, s’éloignant de l’origine, regardant en avançant le tracé des années qu’on laisse sur le côté mais qui restent à l’intérieur.
Tourbillon du temps qui reste en mémoire comme un labyrinthe permettant quelques connexions entre passé et présent, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, la spirale fossile et le tourbillon galactique.
Forme infinie qui s’enroule chaudement, dessinée, sculptée, jouée, sans cesse recommencée. »
C.J.

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Le lendemain, encore nourris de la rencontre avec Tumulte, c’est à vous de nous parler de vos livres. Nous découvrons la moisson :
Sylvie Germain, Tobie des marais
Valérie Rouzeau, Pas revoir
Jeanne Benameur, Les demeurés
Lydie Salvayre, La compagnie des spectres
Philippe Jacottet, L’encre serait de l’ombre
Emmanuelle Pagano, Ligne & fils
Albert Cohen, Le livre de ma mère
Charles Juliet, Moisson
Louis Aragon, Aurélien
Michaux, L’espace du dedans
Lydie Salvayre, Sept femmes
Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme
Collarda Sapienza, L’art de la joie
Muriel Barbery, Une gourmandise
Augustina Bessa Luis, Le confortable désespoir des femmes
Jonathan Franzen, Les corrections

Et maintenant, vous qui nous avez passé du désir pour vos livres de coeur, vous écrivez avec le livre apporté par un autre.

notre atelier

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Exploration

Je me prépare à vous accueillir. Comme chaque fois, c’est dans le dialogue avec les livres que se crée l’espace intérieur du futur atelier.

La littérature contemporaine devient le terrain de jeu où je cherche mon inspiration pour vous faire écrire. Écrire, bien sûr ; mais en quels territoires ? quel appel suscitant quels désirs ?

    « Aujourd’hui, toujours, le roman nous enseigne à vivre.
    Ainsi je découvre le monde, le roman me le fait connaître (…) et aucune expérience réelle, fût-elle riche et pleine et comblée, ou aventureuse et surprenante, aucune expérience, parce qu’elle est nécessairement limitée, ne peut donner à éprouver et à comprendre le millième de ce que la lecture nous apprend. »

C’est la voix de Belinda Cannone, dans L’écriture du désir. Une rencontre que je dois à un autre passeur, Dominique Viart, dans la très belle Anthologie de la littérature contemporaine française (bonheur d’y (re)trouver tant des compagnons auteurs dont j’ai intuitivement choisi la compagnie en mon expérience de lectrice).

    « Le roman est une région du monde à part entière. La visiter nous fait vivre une expérience. Par ce mot (je) désigne l’implication de l’être dans un endroit de l’univers à un moment donné, implication telle qu’il en éprouve des émotions et qu’il en sort enrichi, agrandi d’un savoir, d’une aptitude, d’une connaissance. »

Bonheur de ces rencontres inattendues de lecture. Voilà que Belinda Cannone parle de l’écriture comme j’en parlerais dans l’atelier ; lisez ce qu’elle écrit du partage — si fondamental dans l’atelier.

    « Les gens demandent souvent si l’on a besoin d’écrire. Ils entendent besoin dans un sens psychologique : il faudrait d’urgence exprimer quelque chose qui nous étoufferait. Et d’ailleurs, demandent-ils, écririez-vous si vous ne publiiez pas ? Non et non. Le besoin, grande différence, n’est pas de s’exprimer mais de partager. (…) Partage dit plusieurs. Plusieurs secrets communs entre les êtres, entre l’auteur et les lecteurs, plusieurs voix dans l’auteur, et dans le roman. Le romancier est celui qui formule, à un moment donné, ces secrets de l’existence qu’en les lisant nous nous disons avoir eus parfois sur le bout de la langue – les secrets communs.
    Que sont-ils donc ? (…) Ils peuvent être grands ou minuscules. Grands : le désir de vivre, la mort, la présence au monde – par exemple. Les peurs, certains désirs, les postures psychologiques constituent, parmi d’autres, de petits secrets communs. »

Entre l’intime et le partage, entre les secrets et ce qu’on leur trouve de commun en les écrivant, se dessine l’espace de la rencontre entre soi — auteur –, et les autres — lecteurs –, dans l’atelier.

Niki de St Phalle
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Quelque chose de l’humain est touché

Quelque chose de l’humain a été touché par les actes barbares perpétrés au nom de l’Islam, le 7 janvier 2015.

Non, je ne suis pas Charlie, je suis une femme retirée dans le silence, retirée de ce monde devenu absurde après les événements qui ôtent à l’humain ce qui fait son humanité, c’est-à-dire son droit à la parole, son accès au langage. Je suis avec celles et ceux qui portent le deuil de ce qui, de notre humanité, a été atteint par ces actes. J’ai vu cette plaie ouverte dans la chair de notre civilisation — les exécutions, la soif de vengeance et la haine qu’elles éveillent.

« … un massacre perpétré par des assassins qui ont prétendu agir au nom du dieu de l’Islam – quelle honte, quelle infamie – ; comment dire avec des mots assez forts l’indignation et la sidération que l’on peut ressentir face à ces monstres dont la barbarie est en réalité la négation de la religion et de la civilisation de l’Islam ? »

C’est ce vendredi 9 janvier, un peu avant que la mort des terroristes ne mette (provisoirement) fin à la terreur. C’est une voix qui fait du bien dans le noir de ces jours, une voix qui appelle à penser, un barrage contre la haine ; c’est Abdennour Bidar, dans son émission Culture de l’Islam sur France Cluture.

Écoutez-le parler de la grande civilisation de l’Islam. « Il n’y a pas d’Islam là où il n’y a pas civilisation – c’est à dire des femmes et des hommes à la fois civilisés et cultivés. L’Islam, comme toute grande culture digne du beau nom de civilisation, est l’une des patries de l’être humain civilisé, c’est-à-dire éduqué, instruit, formé au contact des savoirs et des sagesses, humaniste, respectueux d’autrui, fraternel envers tous les êtres humains qu’il aura appris à considérer comme ses frères et ses sœurs en humanité sans distinction d’origine, de couleur ou de croyance. »

« La violence m’a coupé le souffle », écrit Dominique Dussidour sur remue.net ; comme elle j’ai commencé par me taire. Puis j’ai cherché mes frères et sœurs d’humanité dans la folie ambiante. Je les ai trouvés avec Leslie Kaplan, quand elle parle de la désolation en lecture d’Anna Arendt : « Dans la désolation, ce qui est atteint, c’est le lien fondamental humain du langage, la confiance dans les mots, dans la parole de l’autre. » (Leslie Kaplan, Du lien social, citée ici et .)

J’ai aussi pensé à la phrase la plus politique de Kafka qui devint un appui pour Kaplan et me pousse aujourd’hui à sortir du silence : « Écrire c’est sauter hors du rang des assassins. »

Sortir, oui, modestement du silence de la haine passant dans les actes avec les compagnons trouvés ici et là qui m’ont aidée, avec d’autres, à me sentir moins seule :

ici, avec Grand corps malade : « j’ai mal à l’être humain — si seulement ce drame abject pouvait nous faire grandir » ;

là, avec « Résister collectivement à la haine » d’Abdennour Bidar :
« Dans les heures, les semaines, les mois qui viennent, et par la faute de cet horrible attentat ce seront comme des vagues géantes qui vont déferler sur nous sans arrêt, et contre lesquelles il faudra réussir à s’arc-bouter tous ensemble. De toutes nos forces il faudra tenir bon, rester solidaires » car, « tout de suite après le premier réflexe de la douleur et de la colère, arrive la tentation de rendre le mal par le mal, de faire violence pour se faire justice, de choisir la vengeance contre le mal. »

là, avec Jean Prod’hom lorsqu’il écrit sur lesmarges.net : « On voudrait dire halte ; trop tard, le vacarme a pris, tout s’accélère, puis cale. Quelqu’un dit « la guerre », et c’est la guerre ; quelque chose de très ancien s’est installé dont on se croyait à l’abri ; quoi ? Impossible de le dire, c’est d’avant le langage et les mots ne lui font plus barrage. »

Quelque chose de l’humain s’est brisé, qui peut être restauré par la parole, sauvé par la culture. Et je suis heureuse d’œuvrer à ces espaces de création que sont les ateliers d’écriture, ces lieux où chacun prend une parole respectueuse pour encourager la créativité des autres. Ces lieux où l’écriture — le langage, ce qui nous fait hommes et non bêtes — fait de celles et ceux qu’elle réunit des compagnons d’humanité.

Je ne suis pas Charlie mais je serai, demain, une charlie parmi tous ceux qui marcheront contre l’atteinte au droit fondamental d’être des femmes et des hommes de langage — plutôt que des êtres barbares.

noir site
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