Qui croira Delphine de Vigan ?

S’il m’était possible de lire sans me poser les questions que se pose celle ou celui qui a fait de l’écriture et de la lecture un métier…

… j’aurais, haletante, lu les 479 pages du thriller psychologique qu’est D’après un histoire vraie de Delphine le Vigan et je serais tombée dans le piège tendu par l’histoire qu’elle raconte.

Tomber dans le piège d’une histoire, n’est-ce pas ce qu’on attend, lisant un livre ?
Bien sûr. Mais avec Delphine de Vigan, l’affaire devient complexe et dure depuis quelques ouvrages déjà. Dans Les heures souterraines, elle relate le harcèlement moral d’une femme au travail — une femme poussée hors de la raison par la cruauté d’un supérieur qui abuse de l’autorité que lui confère sa position hiérarchique. J’étais, à l’époque où j’ai rencontré ce livre, l’objet d’agissements similaires. Une voix, dans le livre, me parlait dans le noir. C’était sûr, Delphine de Vigan connaissait la cruauté qui veut détruire l’humain au travail ; elle la donnait à comprendre jusque dans des détails qui ne s’inventent pas.

L’évidence a persisté jusqu’à lire une phrase anodine qui vint ébranler la vérité qui m’avait aidé à traverser une épreuve dont le pire effet est l’isolement — personne ne veut savoir. Cette phrase expliquait que le livre était né d’une simple divergence de point de vue — « nous n’avions pas la même conception du management ». Pourquoi détruire l’effet de vérité d’un livre en annonçant après coup que l’hitoire qu’il raconte n’est pas vraie ?

« Bien sûr qu’on fabrique des personnages ! Mais le plus fort, c’est qu’on les fabrique à l’insu des personnes qui les incarnent » écrit l’auteure qui dit aimer jouer avec le feu et s’aventure en équilibriste sur la ligne de crête qui sépare le réel de la fiction.

Brouiller les pistes entre réalité et fiction devient le jeu de D’après une histoire vraie, un roman bien ficelé comme on dit, où la fascination des lecteurs d’aujourd’hui pour le vrai se nourrira de la vérité des personnages et des éléments de la vie réelle que l’auteur distille habilement dans sa fiction (le compagnon animant une émission littéraire connue, le prénom de la narratrice, etc.).

Ainsi apparaît celle (L.) qui deviendra l’indispensable amie avant de provoquer l’incapacité d’écrire de la narratrice — auteure dans l’histoire d’un récit autobiographique à grand succès comme l’auteure (dans la vraie vie) qui décrit son double traversant une grave panne d’écriture après le succès d’un livre qui (soi disant) disait le vrai (vous voyez ?).

« J’admirais L. pour sa capacité à refuser la contrainte, à n’envisager le futur que de manière immédiate. Pour elle, il y avait l’instant présent et l’instant juste après, rien au-delà de plus important ni de plus urgent. L. ne portait pas de montre, et ne regardait jamais son portable pour vérifier l’heure. Elle était là, totalement, et se comportait ainsi en toute circonstance. C’était un choix, une façon d’être au monde, un refus de toute forme de diversion ou de dispersion. (…) J’admirais sa détermination et je crois n’avoir observé chez personne d’autre une telle présence à l’instant. (…) Sa manière de vivre – pour ce que je pouvais en percevoir – m’apparaissait comme une force intérieure que peu de gens possèdent. »

Roman bien ficelé mettant en abîme la critique de ce qu’il est (une fiction) pour promouvoir ce qu’il prétend être : tous les ingrédients d’un thriller, mais réellement vécus par l’auteur, ce qui fait encore plus froid dans le dos comme le rapporte un journaliste visiblement tombé dans le piège.

« – Les gens s’en foutent. Ils ont leur dose de fables et de personnages, ils sont gavés de péripéties, de rebondissements. Les gens en ont assez des intrigues bien huilées, de leurs accroches habiles et de leurs dénouements. (…) Les lecteurs, tu peux me croire, attendent autre chose de la littérature et ils ont bien raison : ils attendent du Vrai, de l’authentique (…)
J’ai réfléchi un instant avant de lui répondre :
– Que la vie qu’on raconte dans les livres soit vraie ou qu’elle soit fausse, est-ce que c’est si important ?
– Oui, c’est important, il importe que ça soit vrai.
– Mais qui prétend le savoir ? Les gens, comme tu dis, ont peut-être seulement besoin que ça sonne juste. Comme une note de musique. D’ailleurs, c’est peut-être ça, le mystère de l’écriture : c’est juste ou ça ne l’est pas. (…) La vérité n’existe pas. Mon dernier roman (la narratrice fait allusion à l’équivalent dans l’histoire de Rien ne s’oppose à la nuit) n’était qu’une tentative maladroite et inaboutie de m’approcher de quelque chose d’insaisissable. (…) Je cherchais la vérité, oui, tu as raison. J’ai confronté les sources, les points de vue, les récits. Mais toute écriture de soi est un roman. Le récit est une illusion. Il n’existe pas. »

Et l’auteure joue, oui, à enrouler son intrigue autour de cette idée, parfois avec humour :

« – Ben non… C’est surtout parce que le réel a les couilles d’aller beaucoup plus loin.
C’est cette phrase qui m’a sidérée, cette phrase de la bouche d’un môme de quinze ans, campé dans des Nike qui avaient l’air d’avoir été fabriquées pour marcher sur une autre planète, cette phrase si banale dans son propos, mais formulée de manière si singulière : le réel avait des couilles. Le réel était doté d’une volonté, d’une dynamique propre. Le réel était le fruit d’une force supérieure, autrement plus créative, audacieuse, imaginative que tout ce que nous pouvions inventer. Le réel était une vaste machination pilotée par un démiurge dont la puissance était inégalable. »

Vrai ou faux, l’auteure nous perd jusqu’à la touche finale qui prétend bouleverser toute l’histoire d’une simple étoile après le mot FIN *. (Non, je ne trahis aucun secret : il faudra lire le livre pour comprendre et savoir, comme je me le suis demandé, si vous y croyez, vous, ou pas, à ce que laisse entendre cette étoile.) Mais, tandis qu’elle virevolte autour de ces questions, j’ai vu apparaître un autre fil dans la trame du roman ; ça parlait d’écriture et de panne, de la façon dont vient l’écriture, dont elle se lie à la vie de l’écrivain — et ce fil m’a touchée.

« j’ai interrompu le journal que je tenais depuis des années. Quelques mois plus tard, l’écriture ainsi chassée par la porte est revenue par la fenêtre, et j’ai commencé l’écriture d’un roman. Je ne sais pas comment ce désir s’est imposé et je suis incapable aujourd’hui de dire quel incident, quel événement, quelle rencontre, m’a autorisée à passer à l’acte. Durant des années, une écriture intime, sans filtre, presque quotidienne, m’avait aidée à me connaître, à me construire. Elle n’avait rien à voir avec la littérature. Et maintenant que j’apprenais à vivre sans elle, il m’apparaissait que je pouvais écrire autre chose, sans vraiment savoir quoi, ni quelle forme cela pouvait prendre. Alors, dès que j’ai eu deux heures devant moi, j’ai écrit cette histoire. »

L’écriture, sa place dans la vie, la panne — ici considérable, elle donne froid dans le dos à ceux et celles qui la craignent ou l’ont rencontrée.

« dès que j’allumais l’ordinateur, dès que je commençais à réfléchir, la voix de la censure s’élevait. Un genre de surmoi sarcastique et sans indulgence avait pris possession de mon esprit. Il gloussait, se gaussait, ricanait. Il traquait, avant même qu’elle soit formulée, la faible phrase qui, sortie de son contexte, provoquerait l’hilarité. Sur mon front, un troisième œil s’était greffé au-dessus des deux autres. Quoi que je m’apprête à écrire, il me voyait venir avec mes gros sabots. Le troisième œil m’attendait au tournant, démolissait toute tentative de début, démasquait l’imposture.
Je venais de comprendre quelque chose de terrifiant et vertigineux : j’étais désormais mon pire ennemi. Mon propre tyran. (…) Écrire était devenu une épreuve de force et je ne faisais pas le poids. »

Tandis que l’intrigue avance, que l’écrivaine dans le roman est maintenant complètement à la merci de L., l’araignée réel/imaginaire tisse sa toile…

« – Même si cela a eu lieu (…), même si les faits sont avérés, c’est toujours une histoire qu’on se raconte. On se la raconte. Et au fond, l’important, c’est peut-être ça. Ces toutes petites choses qui ne collent pas à la réalité, qui la transforment. Ces endroits où le papier calque se détache, sur les bords, dans les coins. Parce qu’on a beau faire, ça gondole, ça frise, ça frouille. Et c’est peut-être pour ça que le livre vous a touchée. »

… jusqu’à l’aveu final :

« Je suis presque certaine que vous, nous, les lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d’un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu’invention, travestissement, imagination. Je pense que n’importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu’il raconte a eu lieu. Et je vous mets au défi – vous, moi, n’importe qui – de démêler le vrai du faux. D’ailleurs, ce pourrait être un projet littéraire, écrire un livre entier qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels, mais dont tout, ou presque, serait inventé. »

Dali illusion du réel

Dali, l’art de l’illusion

Explorer les frontières entre réel et imaginaire en atelier : c’est par ici


2 réflexions sur “Qui croira Delphine de Vigan ?

  1. L’entretien avec Delphine le Vigan sur son Thriller qui relate son expérience de la souffrance au travail est riche en questionnement. L’expérience n’en est elle pas une si les personnes qui y sont impliquées parviennent à en extraire un savoir ? Savoir qui pourra dans une expérience similaire modifier le cours des choses et éviter la répétition. La question que pose cet échange sur la vérité des faits opposée aux faits imaginaires est de reconnaitre qu’une intrigue imaginaire peut produire un savoir d’expérience auprès de son lecteur. Ce lecteur peut-il transposer ce savoir dans sa vraie vie ? Et puis qu’est ce que la vraie vie ? Est-elle celle que l’on n’attend pas ? Celle qui nous surprend ? Dans ce cas le monde imaginaire n’est-il pas à la source d’une « vraie vie » où chacun et chacune est libre d’en boire l’élixir dans le récipient de son choix ?

    • Merci, chère Véronique, de ton intervention.
      Bien sûr le livre qui transmet la vérité d’une expérience peut la donner à penser,
      bien sûr cette pensée peut aider à intérioriser l’expérience, à la faire sienne
      et donc — je l’espère — à transposer ce savoir dans la « vraie vie ».
      C’est ainsi que nous lisons, et que la vie nous apparaît infiniment plus complexe (donc plus intéressante, dirais-je) que si nous la vivions sans lecture.

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